Publifarum n° 26 - Du labyrinthe à la toile / Dal labirinto alla rete

Georges Wolinski, reporter humoristique de la société française des années 1970 dans « Les Français me font rire »

Pier Luigi PINELLI


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Les Français me font rire est un album de Georges Wolinski1 que j’ai lu il y a plusieurs années et qui m’avait beaucoup amusé. L’album a paru en 1975 aux Éditions du Square, dans la «Série bête et méchante ». La mort dramatique du dessinateur, assassiné le 7 janvier 2015, dans l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris, m’a poussé à relire ce texte pour voir qui était le Wolinski des années soixante-dix et quel est le regard que ce dessinateur amusé et amusant a porté sur la France et les Français, regard qui constitue un témoignage précieux pour comprendre l’évolution des mœurs de la société française à la suite de Mai 1968.

Mais d’abord, il est nécessaire de se demander qui était Georges Wolinski. C’est un auteur qui s’amuse, provoque, observe et rapidement s’évade vers un ailleurs où il pourra traduire en dessins et en notes écrites ce qu’il a perçu dans les gestes, les regards, les situations, les paroles, en saisissant le monde « en un éclair, un essentiel qui s’impose ».2 Wolinski regarde ses contemporains, toujours surpris et amusé : il s’interroge, le crayon à la main, sur l’inquiétude du réel et la platitude de l’être. Mais le caricaturiste n’aime pas ce réel et alors il construit un monde plus beau, fait de vie, de plaisir et de rire : un monde où la tristesse, la pauvreté et la solitude sont surmontées, comme il déclare à une jeune journaliste en 1970 : « Dessiner, c’est rêver sur du papier. Les dessinateurs vivent dans leurs rêves ».3

Wolinski se méfie de toutes les conventions ou il en rit si elles le cernent sans qu’il ait la possibilité d’une échappatoire immédiate. Dans La Morale, il définit le rôle de l’humoriste : « L’humoriste ne cherche pas à démêler le faux du vrai. Il rit du faux comme du vrai. […] L’humoriste n’appartient à aucun parti, ne croit à aucune religion ; tous les actes humains sont suspects, surtout ceux qui ne sont pas guidés par l’intérêt. »4

Mai 1968 marque un grand tournant dans son travail. Wolinski donne sa vision des événements de cette année-là et il affirme : « Je ne veux pas mourir idiot », expression qui devient le titre d’un album, publié la même année.5 Dans l’esprit révolutionnaire de l’époque, il mêle exaltation et dérision : on voit défiler « les étudiants surexcités, les enseignants déstabilisés, les CRS surchauffés et surgir les questions sans réponse avant l’arrivée du temps des vacances d’été, retour aux plaisirs simples sans idées et sans lendemain ».6 Pour la première fois, Wolinski fait des dessins politiques : d’abord dans le journal Action, puis dans L’Enragé, journal satirique qui rassemble les dessinateurs de Hara-Kiri Hebdo (Cavanna, Cabu, Gébé, Reiser, Fred, Ruelan, Laville, Willem) et, après l’interdiction de ce dernier journal, dans Charlie Hebdo. La presse satirique de ces années-là est ouvertement de gauche et ses thèmes sont l’antigaullisme, l’anticolonialisme, l’antimilitarisme et l’anticléricalisme. Wolinski s’affirme gauchiste et à contre courant : enivré de toutes les libertés, se jouant des interdits et de la censure, il devient avec Cabu, Gébé, Reiser et Willem l’un des cinq « maîtres à penser en dessinant » d’une presse d’un nouveau genre, qui laisse libre cours à l’audace d’un graphisme joyeux et provocateur. Quand on lui demande : qu’est-ce que le sens de l’humour ? Que peut craindre un humoriste ? Wolinski répond : « La vérité, parce qu’elle est terrible. C’est la mort ! En général, les gens s’en sortent en vivant dans le mensonge. Je préfère plaisanter avec et rester dans la vérité ».7

À partir des années 1960, Wolinski a développé son style de dessinateur :

[…] d’abord dense et chargé de figures cauchemardesques, puis dépouillé pour la mise en scène d’un personnage archétypal en prise avec une certaine vision du réel fait de pulsions, de désirs, de contradictions et d’absurdités. Théâtre de l’humanité animée de ces multiples émotions que l’artiste enlève en quelques traits ourlés d’humour, de tendresse et de nécessaire cruauté.8

Wolinski juge son travail difficile, dur et contraignant. Il avoue qu’il se méfie des dessinateurs qui ne pensent qu’à s’évader :

Le sexe, la non-violence, la nostalgie de Mai 1968, le culte du marginalisme, je n’ai rien contre. Mais pour devenir un bon dessinateur de BD, il faut parfois avoir la même dose d’ambition, d’énergie et d’astuce qu’un technocrate arriviste. Il faut travailler dur, se perfectionner, recommencer. Ce n’est pas un métier pour les paresseux.9

Travailleur acharné, il donne volontiers l’image trompeuse du dilettante qui privilégie la douceur de vivre sans se fatiguer.

En 2012, la Bibliothèque nationale de France a consacré une rétrospective à cet observateur amusé et irrévérencieux de la société: Wolinski : 50 ans de dessins. Cette exposition, coïncidant avec la parution du premier ouvrage synthétique rassemblant l'essentiel de son œuvre (dessins de jeunesse inédits, dessins de presse — il a collaboré a plus de quarante journaux — illustrations, scénarios, affiches publicitaires et culturelles, carnets de croquis) offre un portrait complet de Wolinski. Elle permet de découvrir la grande variété de son travail de caricaturiste sur la société française, en cinquante ans d’activité créatrice : une œuvre mêlée de tendresse et de cruauté. « Tel un chirurgien — écrit Bruno Racine dans la Préface au catalogue de l’exposition — armé de son scalpel, il n’hésite pas à taillader pour extraire une vérité. […] Assurément l’œuvre de Georges Wolinski constitue un témoignage très précieux pour comprendre l’évolution rapide des mœurs de notre société à la suite de Mai 68 »10 : c’est un regard plein d’humour, porté sur lui-même et sur ses contemporains. Son cheminement a toujours été un perpétuel aller et retour entre l’intimité de sa vie et les événements du monde: « Ma vie — aime-t-il à rappeler — tient un grand rôle dans mon œuvre ».11

Entrer dans l’œuvre de Wolinski est saisissant.  On est partagé entre étonnement, rire, indignation et on s’interroge sur le double sens de l’image : dessin qui contrarie le sens commun ou fait éclater de rire. Regard amusé, ironique, railleur ou complice, porté sur les personnages politiques et les faits de société. L’analyse de cette œuvre n’est pas un acte anodin et une fois qu’on a surmonté la surprise, vient l’envie de comprendre comment s’est construit l’univers graphique — mélange de folie et de lucidité — de ce dessinateur de talent, humoriste, philosophe, moraliste et observateur pessimiste et implacable de la société et du genre humain. Il plonge dans l’actualité et devient, comme souligne sa deuxième femme, Maryse Bachère, « un reporter du quotidien qui ne se contente pas de raconter, mais de prendre de la hauteur par rapport aux événements, de fixer son attention en la distançant, de croquer ce qu’il a vu, entendu, vécu en philosophe et moraliste ».12 L’esprit de Wolinski consiste à rire de tout : la politique, la religion, la société, sans aucun tabou. Son œuvre incite à se battre pour une société plus humaine, plus sociale, plus gaie et surtout contre la « connerie ».13

Dans les 127 pages de l’album Les Français me font rire, Wolinski reprend une image graphique qu’il avait déjà utilisée dans Action et dans L’Enragé.14 Deux hommes sont face à face, présentés à mi-corps et de profil. Un trait horizontal les sépare, figurant une table sur laquelle sont posés deux verres à pied. À gauche de l’image, un gros « beauf » pontifiant, sûr de lui et dominateur, qui affirme des idées définitives et réactionnaires, qu’on devine prononcées à voix haute et avec emphase ; à droite, un petit maigre à lunettes, d’allure timide qui finit toujours par se soumettre, fumant cigarette sur cigarette. Il réagit parfois aux propos du « beauf », mais toujours sur des détails insignifiants. Et tandis que le gros homme continue de développer ses propos de café de commerce ou se scandalise de toutes sortes de sujets relatifs à la société, à la politique, aux mœurs, à la religion, à l’immigration, à l’éducation nationale, à l’armée, le petit homme enchaîne ses idées à partir d’un mot saisi au vol. Il se dégage de ce dialogue de sourds un effet comique irrésistible, typique du style wolinskien. Voici un exemple de la structure et du graphisme d’une vignette des Français me font rire :

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L’ambiguïté, déguisée dans le texte, est un trait constant de l’humorisme wolinskien et l’auteur a ressenti le besoin de mettre en garde le lecteur. Dans la préface de l’album Cause toujours!,15 Wolinski prévient le lecteur du caractère humoristique de cette ambiguïté. Il l’invite à se faire « complice pour ne pas croire qu’[il] défend ce qu’[il] déteste et qu’[il] attaque ce qu’(il) aime. C’est la règle du jeu.16 » Et, faisant référence plus loin à Bouvard et Pécuchet (1881) et au Confort intellectuel (1949) de Marcel Aymé, il souligne : « Nous avons en commun la crainte des ravages du “bon sens”. C’est au nom du bon sens que les hommes ont commis le pire. La voix du bon sens n’est jamais la meilleure ».17

Au début des Français me font rire, dans le rabat de couverture, Wolinski informe le lecteur avec humour qu’un ensemble de ces dessins a déjà paru dans Charlie Hebdo :

Ces dessins ont paru dans “Charlie Hebdo” […] au cours des fabuleuses années 1973-1974. Pompidou, Messmer, Malaud, Debré, Chaban, Nixon, Joséphine Baker, n’avaient pas encore disparu. L’essence était pour rien. L’avortement n’était pas à la portée de tout le monde. Mitterrand avait ses chances. Les prostituées vietnamiennes acceptaient les dollars. Les jeunes manifestaient. Les employés n’étaient pas absentéistes, les enfants fugueurs, les soldats déserteurs, les voisins marginaux, les délinquants juvéniles, les films pornos, les seins nus, les intellectuels de gauche, les arabes milliardaires, les nazis pardonnés, et l’éducation sexuelle comme de nos jours. C’était le bon temps !18

Les sujets traités dans cet album sont nombreux et abordés pêle-mêle : la politique, intérieure et internationale, et la société dans toutes ses manifestations : actualité, presse, télévision. Devant nos yeux défile toute une série de planches, où le gros homme commente, sans aucun ordre logique, des événements politiques en France ou à l’étranger, des problèmes de justice, d’éducation, de télévision, d’économie, à travers un dialogue ambigu avec le petit homme qui se limite à relancer ou à approuver les raisonnements souvent saugrenus de son interlocuteur. Les thèmes, mélangés de façon un peu chaotique, concernent la France et l’étranger des années qui suivent Mai 1968. La politique occupe le plus grand nombre des planches et se partage entre politique intérieure et politique internationale. En ce qui concerne la politique intérieure, à laquelle Wolinski consacre quatorze dialogues (28 planches), l’humoriste analyse en vrac la gauche, le socialisme, l’éducation nationale, le problème des armements, la justice, le pouvoir des militaires et les élections. Wolinski consacre trois dialogues à la gauche: il ironise sur la possibilité qu’elle prenne le pouvoir, sur le fait qu’elle recule et sur la possibilité d’un changement si les communistes accédaient au gouvernement. Dans les deux planches des pages 16-17, les deux personnages des Français me font rire envisagent la possibilité que la gauche puisse prendre le pouvoir en France. Le gros homme soutient que la gauche « ne prendra jamais le pouvoir en France »,19 tandis que son interlocuteur, citant les sondages, manifeste une certaine inquiétude. Le premier personnage le rassure en lui disant, avec humour, que c’est cette inquiétude des Français qui empêche les Communistes de gagner, car « beaucoup de Français se payaient le luxe de voter à gauche parce qu’ils savaient que la gauche était minoritaire et que […] ça n’engageait pas à grand chose. Ça leur donnait bonne conscience et puis c’est tout ! […] Mais si les mêmes Français se rendent compte que leurs votes peuvent entraîner la victoire des communistes […] ils prendront peur et ils voteront à droite. » (Ffr, 17) Comme le petit homme est inquiet tout de même, l’autre le rassure définitivement : « Ne soyez pas inquiet. Si mon calcul s’avère inexact, il reste l’armée» (Ibid.).

Avec « La gauche recule » (p. 24-25), Wolinski fait reprendre à ses deux personnages le dialogue interrompu. Le gros homme explique pourquoi les Français ne peuvent pas être communistes : « La France est un pays de petits fonctionnaires, de petits commerçants, de petits paysans, de petits chefs, il n’y a pas de prolétariat en France à part les travailleurs immigrés et les femmes. Tout le monde est un petit quelque chose […] » (Ffr, 24). Et si les sondages sont encore favorables à la gauche, comme le petit homme confirme, c’est que « les Français aiment faire les malins, comme les athées qui crachent sur la religion toute leur vie pour se blottir dans les bras de Dieu au moment de leur mort » (Ibid.).

La dernière allusion à la gauche concerne les élections de 1974,20 où le second tour, qui opposa Valéry Giscard d’Estaing au candidat de l’Union de la gauche, François Mitterrand, fut le plus serré de l’histoire de la Ve République. Les deux personnages wolinskiens analysent le risque que la France a couru d’avoir un président de gauche. Wolinski ironise sur le fait que le suffrage universel pour l’élection du Président de la République qui « a été imaginé par des hommes comme Giscard pour des hommes comme Giscard, a manqué de favoriser un homme comme Mitterrand » (Ffr, 24). Le risque couru offre au gros homme, porte-parole des bien-pensants, le prétexte de remarquer qu’il ne faut pas donner le droit de vote aux jeunes21 : « Monsieur, si nous ne sommes pas communistes à l’heure actuelle — souligne-t-il — c’est grâce aux vieux, aux femmes et aux privilégiés » (Ibid.). La France est en guerre et chaque Français doit se mobiliser contre « celui qui ne pense pas comme [lui], celui qui vote pour les communistes. Il y a deux France : la bonne et la mauvaise. […] La patrie est en danger ! À la moindre menace, comme un seul homme, nous allons chez l’autre et crac ! […] Il n’y aura plus qu’une France » (Ibid., 125).

La critique ironique de la position politique du bourgeois bien-pensant continue dans les planches sur les armements, la justice, l’éducation, les militaires.

Grâce à la France, l’Europe « est en train de se faire » (Ffr, 12-13) : la vraie Europe et non pas « celle des boutiquiers, ni celle de technocrates, l’Europe des militaires ! » (Ibid.). En effet la France a eu « l’intelligence, pendant que les autres pays construisaient les autoroutes […] de fabriquer des mirages, des A.M.X et la bombe atomique » (Ibid.). L’armée française a besoin d’espaces pour s’entraîner : « du Larzac, du Var, de la forêt de Fontainebleau et même du Bois de Boulogne » (Ffr, 13). Le petit homme est tellement conquis par cette image d’une France, « grande puissance militaire […] comme sous Charlemagne ! » qu’il offre même son jardin : « s’il le faut, j’offrirai mon jardin à la défense française » (Ibid.). L’effet comique est assuré. Dans les deux planches, Wolinski évoque aussi la « Lutte du Larzac »22 : en octobre 1971, le gouvernement français, sous la direction du ministre de la Défense, Michel Debré, décida l'agrandissement du camp militaire. Les paysans et leurs sympathisants s'opposèrent à ce projet d'extension, qui fut finalement annulé en 1981 par le nouveau Président de la République, François Mitterrand, après dix ans de luttes non violentes.

Mais si d’un côté Wolinski invoque avec humour « un bon bain » (Ffr, 70) pour nettoyer la France et rétablir l’ordre par le pouvoir aux militaires et transformer le monde en « une immense caserne » de sorte qu’« on aura enfin la paix ! » (Ffr, 71), de l’autre il dénonce ironiquement un manque d’autorité du gouvernement qui permet à la gauche d’en profiter et qui « laisse pourrir les fruits et les légumes comme il a laissé pourrir les montres Lip, l’essence et l’université » (Ffr, 76).  La réplique du petit homme est d’un comique hilarant : « Pssst, si vous voulez des légumes, je connais un épicier. Mais il faut passer par derrière. Bien sûr, il les fait payer» (Ibid.).

Wolinski observe les partis de gauche, les Socialistes et les Communistes, par le biais de ses convictions politiques et des scandales qui ont caractérisé les années 1970. En tant que sympathisant du parti communiste, mais sans s'engager totalement, il consacre aux Socialistes, considérés trop près de la droite, quelques mots d’un humour cinglant : « Tout ce qui n’est pas communiste est à droite » (Ffr, 58). Le socialisme ne présente pas de caractères distinctifs par rapport aux partis de la droite ; tout le monde est socialiste : « Hitler était socialiste, Mussolini aussi ! » (Ibid.). Et si le petit homme réplique : «“National” socialiste» (Ibid.), son interlocuteur souligne : « Justement. Voilà la différence. Vous pouvez être “quelque chose” socialiste mais si vous êtes communiste vous n’êtes rien d’autre » (Ibid.). Le résultat des élections présidentielles de 1974 provoque dans le gros homme la considération qu’« on envisage très bien un socialiste comme président de la République […], mais personne ne songe sérieusement à un communiste. » (Ffr, 59) Et cela parce qu’« un socialiste ne changera pas grand-chose au système s’il ne veut pas tomber dans le communisme» : « Le socialisme est au communisme ce que la marihuana est à la morphine » (Ibid.).

Les Français ne s’intéressent au communisme que lorsqu’il y a des scandales et qu’un changement radical devient nécessaire : « Monsieur, il paraît que les Français veulent du changement. » (Ffr, 120) ; la réplique du petit homme : « Un peu de changement ça ne fait jamais de mal […] [et] il faut […] que certains scandales ne se reproduisent pas. » (Ibid.) Mais, vouloir un changement radical, c’est vouloir les communistes au pouvoir, donc pour éviter ce drame, vive les scandales : « Vive La Villette ! Que Dieu bénisse les promoteurs ! Grâce soit rendue aux spéculateurs, vive la Maffia, les S.A.C., le Concorde, les escrocs, les profiteurs, la délinquance juvénile et le vin de Bordeaux frelaté ! » (Ibid.).

Dans son album, Wolinski aborde avec beaucoup d’humour, comme d’habitude, quelques événements qui ont marqué les années 1970. L’affaire de La Villette23 a fait couler beaucoup d'encre : la reconstruction des abattoirs de la Villette s'avère excessivement coûteuse et interminable : la Cour des comptes dénonce le dépassement considérable des dépenses initialement prévues. C'est un scandale financier dénoncé dans un rapport du Sénat ; la Commission d'enquête parlementaire, créée en vertu de la résolution adoptée par le Sénat, le 14 décembre 1970, concluait ainsi son rapport: « Le renom et l'autorité de l'État pourraient ne pas résister à une seconde affaire de La Villette. » Aujourd'hui, le Marché d'intérêt National de Paris-La Villette a fait place à la Cité des Sciences. Pourtant, longtemps encore, le fiasco de ce qui fut "le plus grand chantier de France" laissera, selon Wolinski, un goût amer dans la bouche des usagers de La Villette.

Dans l’affaire du Concorde, l’avion supersonique pour le transport civil, Wolinski tourne en ridicule la mauvaise spéculation que le gouvernement et la compagnie aérienne Air France ont faite. En l’absence de toute étude de marché, le consortium franco-anglais avait estimé un montant de commandes de plus de cent avions. Cependant, à partir de 1973 une combinaison de facteurs — choc pétrolier, difficultés financières des compagnies aériennes, absence de soutien du projet en Amérique du Nord, accident au salon de Bourget du concurrent direct soviétique Tupolev Tu-144 et problèmes environnementaux — cause l'annulation de la presque totalité des commandes. Finalement, Air France et British Airways restent les seuls acquéreurs de l’avion et les coûts s’avèrent insoutenables pour les deux compagnies aériennes.24

Le S.A.C. (Service d’action civique), que Wolinski exalte avec ironie dans la planche n. 60, « Les Français veulent du changement », a toujours rencontré l’opposition du parti communiste. C’est une association fondée dans le but d'apporter un soutien inconditionnel à la poursuite des objectifs définis par le général de Gaulle, puis de ses successeurs gaullistes (1960-1981), mais souvent qualifiée de police parallèle. Le SAC a pour ancêtre le service d'ordre du Rassemblement du peuple français, qui s'était déjà illustré dans des affrontements violents face aux communistes.

La politique internationale aussi est la cible des railleries de Wolinski : les Américains au Vietnam, l’affaire Watergate, les Juifs contre les Arabes, la crise du pétrole. Le monde « s’avachit. Les Américains abandonnent le Vietnam aux communistes comme ils ont lâché la Corée et Formose… Les Allemands n’ont rien dans le pantalon. Ils cèdent au chantage des Arabes. Hitler doit se retourner dans sa tombe. Quant à l’église, si ça continue, ils célèbreront la messe en russe » (Ffr, 10) : voici quelques considérations sur la politique internationale que le gros homme débite à son interlocuteur. C’est une honte et cet avachissement est causé, selon lui, par « une époque où on cherche à comprendre les raisons de ceux qui ne pensent pas comme nous. Est-ce qu’ils essayaient de comprendre les sorcières au Moyen-Âge ? » Le petit homme répond vivement : « Non, on les brûlait » (Ibid., 11). Dans une situation internationale qui est presque la même aujourd’hui, les idées n’ont aucune force, comme le confirme la réplique wolinskienne : « Monsieur, il n’y a que les faibles qui hésitent à employer la force pour défendre leurs idées » ; et le petit homme d’ajouter : « Quand on est fort, on n’a pas besoin d’idées ! » (Ibid.).

Le président des États Unis, Richard Nixon, est la cible de deux dialogues dans Les Français me font rire : le dessinateur souligne de façon comique la volonté de Nixon de réduire l'engagement militaire américain au Vietnam et, au contraire, la reprise des bombardements, car, souligne le gros monsieur : « ces gens-là ne comprennent que la force ». Le petit homme demande : « Les Arabes ? ». Réplique : « Oui, bien sûr, les Arabes, mais je voulais parler des Vietnamiens. Nixon a ordonné un bombardement sans précédent au Vietnam » (Ffr, 18). La raison du plus fort est toujours la meilleure, semble rappeler Wolinski : « Monsieur, il ne faut jamais discuter avec un indigène à moins d’être en position de force […] si vous discutez d’égal à égal, vous êtes foutu. Nixon a donné un grand coup de poing sur la table de conférence, bravo ! Si on avait fait ça, nous, l’Algérie serait encore française ! » (Ibid., 19). La conclusion du petit homme, concernant la décolonisation de l’Indochine, est logique : « Ah ! si on avait eu un Nixon au lieu d’un Mendès France25 à l’époque. L’Indochine serait encore française » (Ibid.).

Wolinski évoque de nouveau Nixon à propos du scandale Watergate.26 L’affaire concerne les financements électoraux irréguliers de Nixon, les révélations sur des cas d'obstruction à la justice et d'abus de pouvoir, l'existence d'un système d'écoute à l’intérieur de la Maison-Blanche, des pratiques illégales très graves d’autant plus que l’administration Nixon se réclamait de « la loi et l'ordre ». Nixon se résigne à démissionner pour éviter l'impeachment, c’est-à-dire sa destitution de chef de l'État. Wolinski traite Nixon de crapule et confie à ses deux personnages la condamnation pleine d’humour du chef d’état américain : « On juge un homme d’état à ce qu’il fait et non pas à ce qu’il est. Surtout s’il est une crapule. […] L’important […] n’est pas de savoir la vérité mais de savoir à qui elle profite… » (Ffr, 42). Le président américain est même le prétexte pour un petit clin d’œil vers la politique française : « Monsieur, je ne vois qu’une chose, c’est que Nixon comme Pompidou sont les élus de la majorité silencieuse et que, comme par hasard, ceux qui les attaquent sont une minorité bruyante » (Ibid.). Mais la raillerie wolinskienne revient immédiatement à sa cible : établir la vérité, c’est dangereux, car « la vérité — ajoute le gros homme — est du côté du désordre, de l’anarchie […] la vérité est révolutionnaire. C’est pour ça que je ne suis pas trop inquiet pour Nixon » (Ffr, 43). Le petit homme n’est pas d’accord : « C’est ennuyeux pour lui tout de même, cette histoire » (Ibid.). La conclusion est cinglante : « Bof ! Les Américains savent bien que si Nixon n’était pas une crapule, on l’aurait tué comme Kennedy. Alors quand une crapule se comporte comme une crapule, elle ne fait que son devoir de crapule » (Ibid.).

Le regard que le caricaturiste porte sur la société des années 1970 n’est pas moins mordant que celui qu’il porte sur la politique. L’argent, le travail, les études, les jeunes, le journalisme, la télé et l’information, l’avortement, l’immigration et le racisme sont les volets du jugement critique et humoristique de Wolinski sur cette époque.

Les Français ne connaissent plus la valeur de l’argent, ils ne s’intéressent plus à l’avenir : « Monsieur, […] ils dépensent tout ce qu’ils gagnent. Alors, évidemment les usines tournent. Mais alors là, il y a une chose que je ne comprendrai jamais. C’est pourquoi les prix montent en même temps que la production augmente ? Le plus grave, monsieur, c’est que la communauté ne profite pas de l’argent dépensé par les particuliers. Réfléchissez : si votre voisin achète une auto… non seulement cela fait un connard de plus sur les routes, mais en plus il se foutra […] qu’il n’y ait plus d’autobus pour les gens qui n’ont pas d’autos » (Ffr, 6). C’est le regret du vieux temps : « Monsieur, nos pères connaissaient la valeur de l’argent. Ils savaient économiser et faire fructifier leur capital » (Ibid., 6-7).

Le monde du travail aussi est mis en cause : les Français ne savent plus travailler. « Avant la guerre on savait travailler […] à cette époque le consommateur […] s’appelait “client” et le client était roi ! C’est bien fini, parce qu’en France on ne sait plus travailler, on n’a plus le goût de la belle ouvrage » (Ffr, 8). Mais les Français fabriquent encore une chose de qualité, « réservée pour l’exportation ». « Les fromages » suggère l’interlocuteur : « Mais non, monsieur, les Armes ! Les Bougnoules, les Métèques ont des armes françaises et ils brûlent de s’en servir tandis que nous, notre jeunesse préfère se droguer plutôt que de tenir un fusil » (Ibid., 9). Wolinski fait allusion à la transformation du service militaire qui, en 1971, devient « service national ». La participation d'un jeune homme peut prendre désormais de multiples formes, militaire, technique ou civique, et peut être reportée jusqu'à l'âge de 22 ans. On parle alors d'un « service à la carte ».27

Le gros homme n’épargne pas les journalistes qui « ne disent jamais la vérité, même quand ils la disent ! » (Ffr, 48). En effet le lecteur veut savoir ce qu’il veut savoir : « Si un journaliste [lui] apprend quelque chose qu’[il] ne doit pas savoir, qu’[il] n’a pas intérêt à savoir, qu’[il] ne veut pas savoir, [il] dit que c’est des mensonges » (Ibid.). Mais Wolinski continue à cingler la bêtise de ses contemporains, qui ne s’intéressent qu’à la réalité la plus banale qu’ils trouvent dans les journaux : « Les résultats sportifs, le tiercé, les sports, les faits-divers, la rubrique nécrologique, les décorations. Ce n’est pas inutile tout ça » (Ibid.). L’information se gâte quand les journaux se mêlent de politique ; on n’a pas besoin de la presse, avoue le gros homme, « pour apprendre que le président est mourant, les ministres incompétents, les militaires bornés et les policiers brutaux. Tout ça je ne veux pas le savoir ! » (Ibid.). Il ne peut pas y avoir de bons journalistes, car « même les “bons” journalistes sont parfois obligés de dire la vérité. Alors ils deviennent de “mauvais” journalistes » (Ibid., 49). Dans un autre dialogue consacré à l’information, le personnage wolinskien se demande à quoi sert l’information, étant donné que « les Grands de ce monde » ne demandent pas notre avis pour faire ce qu’ils font : « ils [nous] informent quand ça les arrange et quand il est trop tard […] » (Ffr, 72).

La dernière allusion à la presse est consacrée au Canard enchaîné. Wolinski évoque l’« affaire des micros » de 1973 qu’on surnomma Watergaffe28 en référence au scandale qui avait ébranlé les États-Unis quelques temps auparavant, le Watergate. Le caricaturiste revient sur cet épisode et ridiculise le gouvernement de l’époque (présidence Pompidou) à travers les propos saugrenus de ses deux personnages ; le gros homme : « Monsieur, moi, je ne lis jamais Le Canard enchaîné. C’est le genre de journal qui vous donne des aigreurs d’estomac » ; le petit homme : « Ils sont bien renseignés, il paraît ». La réplique : « Monsieur, quand on fouille la poubelle de qui que ce soit, on est sûr d’y trouver des ordures » (Ffr, 84). Heureusement, la plus grande partie des Français ne veut pas savoir « ce que sont les hommes politiques » : ils se contentent « aisément de ce qu’ils paraissent être » (Ibid.). Il faut se laisser aller à l’apparence des choses pour vivre dans un monde de rêve « dans lequel l’armée veille sur nos frontières, la police veille sur nos coffres-forts, la médecine sur notre santé, l’université sur nos enfants et la religion sur nos âmes ». La conclusion est amusante et cinglante : « Monsieur, ce rêve serait la réalité s’il n’y avait des gens pour vous mettre tout le temps le nez dans votre caca ! Moi, c’est pas un micro que j’aurais mis dans l’immeuble du Canard, c’est une bombe ! » (Ibid., 85).

Un autre scandale que Wolinski raille est l’« affaire Lip », terme qui désigne le déroulement et les actions d'une grève qui eut lieu dans l'horlogerie Lip Besançon (Doubs). La lutte, commencée au début des années 1970, a duré jusqu'au milieu de l'année 1976 et a mobilisé des dizaines de milliers de personnes à travers la France et l'Europe entière, notamment lors de la grande marche Lip du 29 septembre 1973 qui réunit plus de cent mille manifestants à Besançon.29. Avec beaucoup d’humour le caricaturiste inverse le rôle des employés et des patrons : « On aura tout vu, monsieur. Pendant longtemps, on a reproché aux patrons de s’enrichir sur le dos de leurs employés. À présent on leur conteste le droit de se ruiner ! » (Ffr, 50). Une belle faillite, ajoute son interlocuteur, « ne manque pas de charme… » (Ibid.). Les considérations qui suivent mettent en ridicule le comportement de la Direction Lip, car pour la première fois de l'histoire, dans une entreprise, une « autogestion » prend forme : « De notre temps — ironise Wolinski —, le patron coulait avec son entreprise. Il se tirait une balle dans son bureau. De nos jours, un conseil d’administration répugne à un suicide collectif. C’est un peu dommage » (Ibid.). L’image du naufrage, annoncé par « sombrer » est reprise pour le patron de Lip, comparé au capitaine d’un paquebot en perdition qui « donne l’ordre d’abandonner le navire et se prépare à périr avec son bâtiment […] et puis […] il voit les chaloupes revenir avec les marins qui le traitent de bon à rien et que le bateau peut être sauvé […]. « C’est comme chez Lip… » (Ibid., 51), où l’autogestion des employés sauve l’entreprise. La conclusion de Wolinski est comiquement dramatique : « Monsieur, s’ils sont des hommes avec quelque chose dans le pantalon, ils ne doivent pas survivre à l’affront que leur infligent leurs subordonnés » (Ibid.).

Wolinski analyse avec son humour cinglant la réalité sociale qui a précédé les élections de 1974. Plusieurs candidats de la droite (Giscard d’Estaing, Chaban-Delmas, Le Pen, Messmer) s’opposent au candidat de l'Union de la gauche François Mitterrand. Dans les planches des pages 114-115 et 116-117, le caricaturiste tourne en ridicule la situation politique de la France qui se prépare à choisir entre les candidats de droite qui sont nombreux, come souligne le petit homme — « ce ne va pas être facile de choisir le meilleur » —, et le candidat de gauche. Pour le gros homme, par contre, il n’y a que deux candidats : « D’un côté les candidats de la liberté, de l’autre le candidat du communisme totalitaire […] » (Ffr, 114). Selon lui, Giscard, Chaban, Le Pen et Messmer « se valent. Plus ou moins intelligents, plus ou moins à droite, plus ou moins honnêtes… […] Avec eux, la France sait où elle va, mais l’autre… » (Ibid.). Et le dessinateur ajoute que si « les Français ne savent peut-être pas pour qui ils voteront […] ils savent déjà pour qui ils ne doivent pas voter » (Ibid., 115).

Le dialogue des planches 116-117 concerne l’attitude politique du Français qui « n’aime pas le dynamisme, le réformisme et le merchandising », mais il a un faible pour « les faux calmes, les faux pauvres et les faux pondérés […] » (Ffr, 116). Et lorsqu’il faut élire un Président de la République, le Français aime que « celui qui est à sa tête » soit comme un père, mais « on ne choisit pas un père grâce à des élections, on A [sic] un père. » (Ibid.) Les élections sont donc « quelque chose d’un peu dégradant » (Ibid.), car c’est comme se faire « refiler à l’esbroufe par un camelot un article dont [on] n’[a] nul besoin. » (Ibid.) La réplique du petit homme oppose à la vision négative du « beauf » le Président mythique par excellence : « Et de Gaulle alors ? » (Ibid., 117) La réponse est catégorique : « De Gaulle […], c’était un homme providentiel. Ce sont les circonstances qui mettent un homme providentiel au pouvoir, jamais des élections » (Ibid.).

Il reste à voir ce que Wolinski pense des jeunes. Il aborde ce thème dans trois dialogues (six planches) qui peuvent avoir pour titre : les jeunes et le service militaire, laisser la parole aux jeunes et les jeunes et leur avenir.

Dans les planches 32-33, Wolinski évoque la grande mobilisation des lycéens contre la suppression des sursis militaires décidée par la loi Debré dès la fin février 1973. Ils se mettent fréquemment en grève dans toute la France, et, tout au long du mois de mars, occupent leurs établissements et organisent d'importantes manifestations : à la crainte de voir leurs études interrompues par le service militaire - qui, depuis 1970, a été réduit à 12 mois - s'ajoute un certain antimilitarisme propagé par les mouvements d'extrême-gauche, Ligue communiste en tête. S'opposant à la réforme des premiers cycles instituant un nouveau diplôme (le DEUG), les étudiants se joignent à ce mouvement. Le dessinateur raille la loi Debré en faisant critiquer les grèves estudiantines par la voix du gros homme : « Monsieur, qu’un jeune chahute c’est compréhensible, sinon excusable. Mais qu’il manifeste, cela… inadmissible ! […] on chahute pour rigoler, mais une manifestation, ce n’est pas une rigolade. […] Les plus coupables, ce sont les parents. On vous aurait laissé aller dans la rue, vous, crier des slogans hostiles au gouvernement ? » (Ffr, 32). Les filles sont pire que les garçons ; on les a entendues crier : « Debré, c’est ton dernier tango ! » (Ibid., 33). Pour le gros bourgeois la politique n’est pas la cause des manifestations des jeunes : « La jeunesse n’est ni gauchiste, ni antimilitariste, ni communiste, ni inquiète pour son avenir, ni angoissée, ni politisée […] Elle est mal-élevée » (Ibid.). Et une allusion directe à la manifestation du 22 mars 1968 à Paris, 200.000 manifestants dans les rues : « Si le soir du 22 mars, 200.000 pères avaient flanqué 200.000 raclées à leurs rejetons, croyez-moi : on aurait la paix en ce moment ! » (Ibid.). La planche suivante concerne la ferme déclaration du premier ministre, Pierre Messmer, parue dans tous les journaux, contre les grèves des lycéens : « Les lycéens vont comprendre qu’il faut rentrer dans l’ordre, faute de quoi on les y conduira avec vigueur. » Wolinski tourne en ridicule la volonté de Messmer d’employer la force pour étouffer les manifestations juvéniles, toujours par cette technique d’approuver pour dire le contraire. Le gros homme, en effet, avec son air autoritaire, applaudit à l’intervention de Messmer : « Ce Messmer est peut-être un imbécile mais c’est un imbécile qui ne se laisse pas marcher sur les pieds » (Ffr, 32). Et lorsque son interlocuteur lui fait remarquer que les jeunes manifestent « parce qu’ils veulent participer à leur avenir » (Ibid.), l’autre répond avec mépris : « Qu’est-ce ça veut dire : “Participer à son avenir ?” C’est du charabia ! […] L’avenir d’un enfant, c’est de devenir adulte. Tant qu’ils ne sont pas adultes, leur avenir ne les regarde pas ! » (Ibid.). Le comique atteint son maximum quand le petit homme, qui aurait voulu être officier de marine, parce qu’il aime la mer, se laisse aller aux souvenirs de jeunesse et chante La mer de Charles Trenet, suggérée par la dernière syllabe de Mess-mer : « La mer qu’on voit danser le long des golfes clairs… » (Ibid.).

Et Wolinski ironise, enfin, sur l’idée du prestige de la France. Qu’est-ce que ce prestige ? « Versailles, Napoléon, la Ligne Maginot, Dior, le Concorde ! » (Ffr, 112). Le prestige de la France va s’amoindrir, car le France, le plus grand paquebot du monde, « va faire son dernier voyage » (Ibid.).Et quand le petit homme fait remarquer à son interlocuteur : « Il paraît qu’il n’est plus rentable » (Ibid.), celui-ci lui débite toute une série de personnages et de sujets qui ne sont pas rentables, mais qui ont assuré ou assurent à la France du prestige : « Et les grognards de l’Empire […] et le Mont Blanc, et de Gaulle […] et le ciel de Paris ? Ils sont rentables ? […] Un pays qui ne peut plus se payer le luxe du luxe est un pays foutu » (Ibid.). Au petit homme qui ose répondre timidement : « Oui, mais c’est le contribuable finalement qui paie le luxe du luxe » (Ibid.), le gros monsieur, de façon agressive, rétorque : « Le contribuable est fait pour ça ! Il commence à nous emmerder celui-là ! Je préfère donner mon argent pour que le pavillon de la France soit hissé dans tous les ports […] plutôt que pour construire des autoroutes sur lesquelles des congés payés se ruent tremper dans la mer leurs corps douteux et leurs dessous malpropres » (Ibid., 113). La planche se termine par une question cocasse, où le gros homme semble s’adresser aux Français : « Que pensez-vous être le plus riche dans un pays sans prestige ou le plus pauvre d’une nation prestigieuse ? » (Ibid.)

La conclusion de notre lecture de cet album est confiée à la vignette, où Wolinski, raillant la manie des grandeurs des Français, explique pourquoi ils sont heureux (Ffr, 89) :

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Note

↑ 1 Georges Wolinski est né le 28 juin 1934 à Tunis et mort assassiné le 7 janvier 2015 à Paris,au siège du journal satirique Charlie Hebdo,au cours de l’attentat perpétré par deux djihadistes français, les frères Kouachi. Georges Wolinskiétait, avec Cabu et Willem, l'un des derniers dessinateurs survivants de l'âge d'or d'Hara Kiri et de Charlie Hebdo, ces titres qui avaient dynamité la France tranquille des années de Gaulle et Pompidou. Sa mère est une juive franco-italienne et son père un juif polonais, chef d’une entreprise de ferronnerie d’art à Tunis. Alors qu'il est âgé de deux ans, son père est tué dans son bureau par un de ses anciens employés qui refuse son renvoi suite aux bouleversement des lois sociales de 1936 et sa mère tuberculeuse est envoyée en sanatorium en France; il est alors élevé par ses grands-parents maternels pâtissiers, et ne rejoint sa mère remariée qu'à l'âge de 13 ans. Il lit beaucoup : « Combien d’après-midi ai-je passés à dévorer Jules Verne et Paul d’Ivoi, à relire inlassablement James Oliver Curwood, Jack London, […] les contes de Marck Twain, […] Rudyard Kipling […]» (Martine Mauvieux (dir.), Wolinski, 50 ans de dessins [exposition, Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, Paris, 29 juin-2 septembre 2012], Hoëbeke, Bibliothèque nationale de France, 2012, p. 11). Au lycée de Briançon, où il étudie de 1946 à 1952, il rencontre sa première femme, Jacqueline, épousée en 1961, dont il aura deux filles, et qui mourra en 1966 des suites d'un accident de voiture. Il travaille d'abord dans l’entreprise de tricot de son beau-père, puis publie ses premiers dessins dans Rustica en 1958. Il envoie ses dessins au directeur du mensuel Hara-Kiri, François Cavanna, qui le fait entrer en 1960 dans l'équipe du magazine. En 1968, il collabore au Journal du Dimanche, où il rencontre sa seconde épouse Maryse Bachère. Il devient rédacteur en chef de Charlie Hebdo de 1970 à 1981. Dans toute sa carrière, Wolinski a dessiné pour plus de quarante titres de journaux et magazines dont les principaux sont : La Nouvelle Critique, L’Humanité, Paris Match, Libération, France-Soir, Le Nouvel Observateur.

↑ 2 Wolinski, 50 ans de dessins, cit., p. 8.

↑ 3 Ibid., p. 10.

↑ 4 Wolinski, La Morale, Le Cercle Midi, 1992, p. 14.

↑ 5 L’album Je ne veux pas mourir idiot est publié parDenoël en 1968. Dès septembre 1968, Claude Confortès a tiré de cet album une pièce de théâtre présentée en octobre de la même année au théâtre d’Aubervilliers.

↑ 6 Ibid., p. 15.

↑ 7 Wolinski : 50 ans de dessins, op. cit, p. 136.

↑ 8 Ibid., p. 45.

↑ 9 Ibid., p. 46.

↑ 10 Ibid., Préface, p. 5. 

↑ 11 Ibid., p. 135.

↑ 12 Ibid.

↑ 13 De son œuvre le metteur en scène Claude Confortès a tiré le film Le Roi des cons (1981), où Wolinski joue un petit rôle de chauffeur de taxi.

↑ 14 Déclaration d'intention du premier numéro :«Dans ce journal rien n’est interdit, sauf d’être de droite !Aux armes, enragés, formez vos bataillons ! Marchons, marchons, un sang impur abreuvera bientôt nos sillons!»

↑ 15 G. Wolinski, Cause toujours !, Paris, Albin Michel, 1997.

↑ 16 Wolinski : 50 ans de dessins, cit, p. 18.

↑ 17 Ibid., p. 18.

↑ 18 Ibid., rabat de couverture.

↑ 19 G. Wolinski, Les Français me font rire, Paris, Éditions du Square, «Série bête et méchante», 1975, p. 16. Pour alléger la lecture, j'indiquerai dorénavant simplement le numéro de page précédé du sigle Ffr.

↑ 20 À la suite du décès du président Georges Pompidou, une élection présidentielle anticipée est devenue nécessaire. Elle se tient les 5 et 19 mai 1974.Ce scrutinse conclut par l’investiture du plus jeune président de la VeRépublique, qui cultivait une image de modernité et de jeunesse : Valéry Giscard d’Estaing. Le second tour, qui l’opposa au candidat de l’Union de la gauche, François Mitterrand, fut le plus serré de l’histoire de la Ve République, la victoire n’étant finalement assurée à Valéry Giscard d’Estaing que par 425 000 voix d’avance.

↑ 21 Mais la majorité civile en France est fixée par la loi n 74-631 du 5 juillet 1974, presque deux mois après les élections présidentielles.

↑ 22 Sorti le 23 novembre 2011, le film Tous au Larzac de Christian Rouaud retrace l'histoire de cette lutte.

↑ 23 En 1955 le Conseil municipal de Paris décide de reconstruire les abattoirs de La Villette en raison de la vétusté et des problèmes de conditions d’hygiène insuffisantes. 

↑ 24 Après l’accident de Gonesse (25 juillet 2000) avec 113 morts, le 10 avril 2003 British Airways et Air France annoncent simultanément le retrait de leurs Concorde. Les raisons invoquées sont la baisse du nombre de passagers depuis l’accident et le coût élevé de maintenance.

↑ 25 La France, engluée dans la guerre d'Indochine, ne peut que s'en remettre à Pierre Mendès-F. Ce dernier se donne trente jours pour mettre un terme à un conflit coûteux en argent, mais également en énergie, selon lui. Les Accordsde Genève marquent la fin de la guerre d’Indochine qui, depuis 1946, opposait principalement la France au Viêt Minh, dirigé par Ho Chi Minh. Le traité est rédigé à la suite de la chute du camp retranché de Diên-Biên-Phu et il est officiellement signé le 20 juillet 1954 à minuit, puis ratifié le 21 juillet 1954, à Genève.

↑ 26 Le « Watergate » est devenu le sujet de plusieurs films : All the President's Men d’Alan J. Pakula avec Robert Redford et Dustin Hoffman; le film biographique Nixon d’Oliver Stone avec Anthony Hopkins; Frost/Nixon de David Frost: série d’entretiens entre l'animateur britannique David Frostet le 37e président des États-Unis, en 1977.

↑ 27 La suppression du service national, annoncée par Jacques Chirac pendant sa campagne électorale, est réalisée le 8 novembre 1997 par la loi 97-1019 portant réforme du Service national au Journal officiel. Cette loi instaure la suspension de la conscription, pour tous les jeunes nés après 1979 : elle est remplacée par la JAPD (Journée d’appel de préparation à la défense).

↑ 28 Le soir du 3 décembre 1973, André Escaro, dessinateur et administrateur du Canard enchaîné surprend de faux plombiers occupés à installer des mouchards dans les bureaux de l’hebdomadaire. Malgré des preuves irréfutables fournies par le Canard (trous dans le mur pour cacher les équipements d'écoute, plaques d'immatriculation maladroitement camouflées des véhicules des plombiers qui prouvent que ceux-ci appartiennent aux services de police, témoins reconnaissant les « plombiers », ces agents démasqués menaçant de tout révéler au public s'ils sont poursuivis par la justice), la DST nie les faits alors que « les plombiers » ont reçu l’ordre de rester chez eux ou de partir en vacances, le temps que ça se calme. Depuis cet épisode, l'administration du Canard enchaîné a mis par dérision une plaque en marbre, en décembre 1974 : « Don de Marcellin, ministre de l'Intérieur 1968-1974 ; ici, dans la nuit du 3 décembre 1973, des plombiers furent pris en flagrant délit d'installation de micros ».

↑ 29 D'autres éléments ont également contribué à l'ampleur de ce combat ouvrier, comme le mode de grève qui comprend pour la première fois de l'histoire, dans une entreprise, une « autogestion» prenant forme lorsque les ouvriers grévistes travaillent à leur propre compte et produisent des montres dans leurs usines, avant de les écouler lors de « ventes sauvages » ; mais aussi à cause de l'aspect politique de l'affaire qui prend un tournant national quand le gouvernement de l'époque n'a d'autre choix que la mise à mort de l'entreprise afin d'éviter une « flambée ouvrière et syndicale » au niveau national. L’« affaire Lip » a été le sujet de documentaires (Monique, Lip I et La marche de Besançon, Lip II de Carole Roussopoulos, en août 1973; Fils de Lip est un film documentaire réalisé par Thomas Faverjon en 2007; Les Lip, l'imagination au pouvoir, documentaire réalisé par Christian Rouaud, sorti au cinéma en 2007), d’un film (Les Lip ou Lip, un été tous ensemble, réalisé par Dominique Ladoge), d’une chanson (A Besançon, sur l'album éponyme de Jacques Bertin, Disques Alvarès,1974) et d’une BD (Lip. Des héros ordinaires, Laurent Galandon, Damien Vidal, Dargaud, 2014).

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN 1824-7482