Publifarum n° 26 - Du labyrinthe à la toile / Dal labirinto alla rete

Politesse et éthos dans le débat présidentiel Sarkozy-Royal : un défi pour les interprètes

Caterina FALBO



Abstract

Francese  | Inglese 

Le débat présidentiel du 2 mai 2007, entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, a été diffusé en Italie, entre autres, grâce à l’interprétation simultanée transmise sur la chaîne SkyTG24. Quatre interprètes ont permis au public italophone de suivre le débat auquel se sont livrés pendant 2h40 les deux candidats à la présidence de la République française. Interaction conflictuelle par excellence, le débat présidentiel repose sur un dosage équilibré entre agressivité et politesse, deux ingrédients indispensables pour que chacun puisse l’emporter sur son adversaire sans dépasser les limites de la bienséance. C’est sur le travail de face qui en ressort que va se concentrer notre analyse. Nous nous focaliserons en particulier sur la transposition, dans le discours produit par les interprètes, de la politesse et du réseau argumentatif que chacun des deux candidats construit au fur et à mesure pour se lancer à l’attaque de l’adversaire ou contrecarrer les coups de son interlocuteur.

Introduction

La politesse verbale est l’ingrédient indispensable pour la construction de la relation interpersonnelle et l’avancement de toute interaction ; elle atténue les coups et tempère les menaces dont tout discours en interaction est parsemé. Cela concerne aussi les débats présidentiels, dans lesquels la politesse est en relation étroite avec le réseau argumentatif tissé par les candidats qui interagissent. Du moins, c’est, d’après les analyses effectuées, ce qui caractérise le débat du 2 mai 2007 entre Ségolène Royal (SR) et Nicolas Sarkozy (NS), qui semble être un débat parmi les plus analysés depuis l’apparition des débats télévisés entre candidats à la charge de président de la République. Fracchiolla (2008) conduit une analyse lexicométrique qui lui permet de différencier le discours de NS du discours de SR et d’affirmer que

[…] NS plaide pour lui-même alors que SR plaide pour les autres : lui développe un discours en vue de persuader les électeurs qu’il est le meilleur candidat pour devenir Président ; SR développe, elle, un discours afin de les convaincre qu’elle est la meilleure candidate pour les défendre et défendre leurs besoins (FRACCHIOLLA 2008 : 499).

Les discours produits par NS et SR sont, bien entendu, adressés aux Françaises et aux Français en leur qualité d’électrices et d’électeurs, mais ils se construisent sur le plateau de la scène médiatique au fur et à mesure qu’avance et se développe l’interaction. C’est sur cette dimension interactionnelle que se greffent les efforts déployés par chacun des candidats qui visent à faire ressortir le bien-fondé de leurs propres positions et, en même temps, l’inefficacité de celles de leur adversaire (AMOSSY 2012/2014 ; DOURY, PLANTIN 2015). La politesse et l’argumentation sont les armes qui permettent de parer les coups de l’interlocuteur-adversaire, respecter les règles du jeu et construire, ce faisant, une image, un éthos qui réponde aux caractéristiques propres à un président de la République. C’est exactement ce à quoi s’applique NS, qui use largement des marques de politesse pour l’emporter sur une SR particulièrement offensive (KERBRAT-ORECCHIONI 2011 : 103-104). NS se livre à ce que Fracchiolla (2008 : 502) a qualifié d’ « attaque courtoise » ; une désignation qui résume magistralement le rôle essentiel joué par la politesse dans ce premier débat entre un homme et une femme candidats à la présidence de la République, et son interrelation avec la dimension argumentative. Cela a attiré l’attention des chercheurs qui ont analysé les traits les plus saillants de cette joute oratoire (FRACCHIOLLA 2008 ; DOURY, KERBRAT-ORECCHIONI 2011) en problématisant certains aspects inhérents à une catégorisation des marques de politesse axée sur l’opposition entre politesse et impolitesse (KERBRAT-ORECCHIONI 2010c, 2011, 2014). Mais qu’en est-il de la politesse des candidats lors de l’interprétation simultanée grâce à laquelle le public italophone a pu suivre le débat Sarkozy-Royal ? Qu’en est-il du réseau argumentatif créé par chacun des candidats ? Qu’en est-il, enfin, de l’éthos que chacun d’eux a bâti avec acharnement le long des 2h40 qu’a duré leur interaction ? Voilà autant de questions qui surgissent directement du contexte situationnel dans lequel le débat présidentiel a été conçu et réalisé, soit la télévision, et qui révèlent l’articulation étroite de la politique avec le médium télévisuel ainsi que l’interdépendance entre pays à plusieurs niveaux.

Afin de répondre aux questions posées, nous nous attarderons, dans les paragraphes qui suivent, sur les caractéristiques essentielles de notre corpus d’analyse, sur le questionnement qui guide notre analyse et nous commenterons quelques exemples parmi les plus significatifs de notre corpus.

1. Corpus, cadre théorique de référence, questionnement

1.1 Les données

Notre corpus d’analyse se compose donc du débat télévisuel entre SR et NS, modéré par Patrick Poivre d’Arvor et Arlette Chabot et diffusé en France par TF1 et France 2, et de son interprétation simultanée effectuée par une équipe de 4 interprètes et diffusée en Italie par la chaîne SkyTg24.

Les quatre interprètes qui assurent le service d’interprétation du français à l’italien respectent les principes du one voice one interpreter et du voice matching, qui, en réalité, n’est satisfait que partiellement, puisque la seule voix féminine, présente dans l’équipe, est réservée à Ségolène Royal, Arlette Chabot étant interprétée par un interprète homme. Les voix des interprètes sont ainsi distribuées : interprète 1 (I-AC, homme) pour Arlette Chabot (journaliste-modératrice) ; interprète 2 (I-PPA, homme) pour Patrick Poivre d’Arvor (journaliste-modérateur) ; interprète 3 (I-SR, femme) pour Ségolène Royal ; interprète 4 (I-NS, homme) pour Nicolas Sakozy. Le débat original ainsi que son interprétation simultanée ont été transcrits à l’aide de WinPitch (cf. MARTIN 2009).

Pour mieux encadrer le discours produit par les interprètes, il est utile de fournir quelques précisions supplémentaires. Le débat entre les candidats constitue l’émission « originale », qui est généralement inscrite dans une émission (italienne) diffusée par une chaîne italienne. Les interprètes sont « déplacé(e)s » par rapport au lieu du débat, puisqu’ils(elles) se trouvent au siège de la chaîne italienne, et, si l’émission est passée en direct, ils(elles) ne partagent que la dimension temporelle de l’événement. Tout cela engendre des conséquences qui touchent à la fois l’événement dans sa globalité et le travail des interprètes. Le débat, en tant qu’événement médiatique, est en quelque sorte dédoublé : il y a un débat original adressé aux Français et aux Françaises et il y a un débat dans une langue différente qui est proposé au public d’un autre pays, public difficile à définir, hétérogène et composite (AMOSSY 2012/2014 : 70-81), composé de simples francophiles, de personnes intéressées par la politique européennelato sensu, de journalistes, d’analystes et de commentateurs qui, le lendemain, confieront leurs réflexions et avis à des articles dans la presse ou à des interventions au cours d’émissions de télévision. Il est facile d’imaginer que les buts du débat original ne sont pas exactement les mêmes que ceux du débat interprété, ou, pour mieux dire, que le but des candidats, à savoir « l’emporter sur l’adversaire dans le débat, en espérant l’emporter ensuite dans les urnes…. » (KERBRAT-ORECCHIONI 2012 : 2), n’est pas transférable à la version interprétée en italien, puisque le public italophone, ne constitue pas l’électorat auquel s’adressent les débatteurs. Toutefois, cela n’empêche pas que l’ensemble de ce public indéfini et hétérogène qui suit le débat en langue italienne présuppose que c’est bien ce que les candidats disent lors du débat qu’il va recevoir traduit en italien. Le déplacement multiple, illustré plus haut, auquel sont assujetti(e)s les interprètes, fait de cette interprétation simultanée une interprétation simultanée in absentia (FALBO, 2012). Les interprètes, en effet, ne sont pas « utiles » à l’interaction en cours entre les candidats, puisque ces derniers partagent la même langue-culture. Leur tâche consiste à rendre le débat accessible aux téléspectateurs et téléspectatrices italophones. Ce déplacement spatial, et parfois temporel, s’accompagne, par conséquent, de la « non-utilité » de la présence des interprètes vis-à-vis de l’interaction entre les candidats, ce qui semble nier la visée communicationnelle intrinsèque à tout acte de traduction. En fait, ces conditions de production du discours interprété n’effacent pas cette visée communicationnelle, mais la font basculer de l’interaction entre les candidats (et les modérateurs) à l’interaction entre interprètes/présentateurs de l’émission italienne et téléspectateurs/téléspectatrices (italophones). Les conséquences sont faciles à imaginer : les interprètes doivent faire face à des interlocuteurs qui, ne dépendant pas de l’interprétation, enchaînent leurs tours de parole à un rythme soutenu et qui ne veillent pas à éviter les chevauchements. A tout cela s’ajoutent, très souvent, des conditions de travail1 assez difficiles (interprètes engagé(e)s à la dernière minute, décalage horaire – dans le cas des débats américains –, cabines non insonorisées, etc.), qui, sans aucun doute, influent sur la qualité du discours interprété.

1.2 Cadre théorique de référence

Les études sur la politesse2 constituent la base de notre cadre théorique qui, étant donné les caractéristiques du corpus que nous analysons, se complète par une approche interactionnelle à l’argumentation (AMOSSY 2012/2014 ; DOURY, PLANTIN 2015). Partant du principe que « pour identifier un énoncé comme poli ou impoli, il faut tenir compte à la fois de son contenu (en tant que FTA [Face Threatening Act], FFA [Face Flattering Act] ou mélange des deux), de sa formulation, et de son contexte d’actualisation » (KERBRAT-ORECCHIONI 2011 : 98), Kerbrat-Orecchioni (2010c : 39-40, 2011 : 98, 2014) intègre au système constitué par les deux pôles de la politesse et de l’impolitesse, l’hyperpolitesse, la non-politesse (ou apolitesse) et la polirudesse. D’après les analyses menées par l’auteure, dans le débat présidentiel du 2 mai, deux cas de figure dominent : les attaques adoucies ou indirectes (FTA), à savoir des attaques atténuées grâce à la présence de marques de politesse – et dont Kerbrat-Orecchioni met en cause l’appartenance à la politesse dite négative –, et la polirudesse, c’est-à-dire un acte flatteur (FFA) en apparence, qui, en réalité, cache une attaque à la face de son interlocuteur. L’impolitesse, quant à elle, ne semble pas avoir de véritable droit de cité dans le débat public : l’injure et l’insulte risquent de choquer le public et d’être perçues comme la carte de visite de celle ou de celui qui les produit, construisant donc un éthos qui ne correspond pas aux traits propres à une personnalité politique et publique. Chaque débatteur a intérêt à se construire un éthos répondant aux caractéristiques de la charge pour laquelle il/elle pose sa candidature, et il/elle le fait en ayant recours à des pratiques discursives qui montrent l’imbrication entre argumentation et politesse en interaction.

1.3 Questionnement

Au vu du cadre théorique de référence illustré précédemment et en nous appuyant sur les analyses menées par les chercheur(e)s mentionné(e)s ci-dessus, nous reprenons à notre compte deux cas de figure analysés par Kerbrat-Orecchioni (2010c, 2011, 2014) à savoir les FTA adoucis ou indirects et les actes relevant de la polirudesse. Nous ajouterons un cas emblématique qui se situe au début du débat et qui annonce la stratégie ‘polie’ choisie par NS. L’objectif que nous poursuivons est de voir si dans le discours produit par les interprètes, l’enchaînement entre activité argumentative et politesse est transposé de façon à reproduire, en italien, l’effet rhétorique visé ainsi que l’éthos discursif que chacun des débatteurs construit d’elle-/lui-même et de l’autre. Cela s’inscrit, bien entendu, dans un questionnement plus vaste qui consiste à savoir si l’interprétation simultanée, qui est censée offrir au public étranger, en temps réel, l’image fidèle de l’interaction que les débatteurs co-construisent sous leurs yeux, répond, dans les faits, aux objectifs fixés par l’instance de production, c’est-à-dire par les responsables de l’émission ou de la chaîne de télévision. Répondre à une telle question présupposerait une analyse globale qui devrait tenir compte des différents aspects qui caractérisent le genre discursif du débat présidentiel, du débat présidentiel ‘interprété’ et de la situation de discours inhérente aux deux. Se bornant à l’interrelation entre politesse et argumentation, notre analyse a le seul but d’apporter notre modeste contribution à la mosaïque d’études sur l’interprétation télévisée (FALBO 2011 ; DAL FOVO 2015a, 2015b).

2. Analyse

Nous proposons ici quelques exemples relevant des cas de figures illustrés plus haut. Nous ouvrons notre analyse par un petit détour en illustrant un cas assez intéressant, dans lequel la politesse est thématisée et semble dessiner le pourtour à l’intérieur duquel NS s’impose d’agir. Si en [1] NS a l’occasion de confirmer par ses mots (154-155) le ton de son attitude à l’égard de son adversaire, c’est grâce au point d’appui fourni par SR avec sa question (146).

[1]3

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NS fait allusion aux normes sociales qui règlent un échange verbal et décrit son intervention en la plaçant sous le signe de la politesse : si une question vous est posée, vous avez le devoir de répondre. Ce faisant, NS démantèle l’attaque lancée par son adversaire. En effet, usant de la forme interrogative, après une longue séquence où elle rappelle ce que NS avait dit par le passé et qu’il n’avait pas réalisé concrètement, SR affirme la responsabilité de NS vis-à-vis de la situation de la France. En répondant et en thématisant la politesse, que sous-tend son action verbale, NS montre sa volonté de ne pas se soustraire au débat et qu’il n’a rien à cacher.

Dans la version en italien la question-accusation de SR se transforme en l’expression d’une opinion personnelle, ce qui efface la charge polémique de l’énoncé original. Le tour de NS est caractérisé par l’effacement du jeu entre politesse en tant qu’objet de discours et politesse accomplie. L’allusion à l’action polie, que constitue le fait de répondre, frôle l’incohérence, créant l’effet contraire à celui que provoque NS en français : comme aucune question n’est posée, la ‘réponse’ de NS se charge d’une valeur polémique et se construit comme une sorte de réplique de la part d’un interlocuteur vexé.

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C’est donc au tout début que l’éthos discursif des deux débatteurs emprunte des voies différentes en français et en italien.

2.1 Les attaques ‘apparemment’ adoucies

La volonté de faire avancer le débat sous le signe de la bienséance ressort en [2] du désir exprimé par NS à travers la formulation préliminaire à la ligne 128 (je je veux pas polémiquer avec madame Royal) ; ce procédé additif, renforcé par la minimisation des mots qu’il va prononcer (je dirai j- juste un mot, 128-129), a le but d’adoucir la critique qui suit. Cette dernière est exprimée sous forme de regret (c'est dommage, 130), mais, en réalité, elle résonne comme une affirmation ironique qui augmente la virulence des propos de NS. La délocution in praesentia, par laquelle le candidat de la droite s’adresse indirectement à SR (CONSTANTIN DE CHANAY 2010 ; KERBRAT-ORECCHIONI 2010a, 2010b), contribue à préparer le terrain à une critique forte et à produire l’effet contraire à celui qui devrait se dégager du cumul des marques de politesse présentes : l’attaque portée contre le groupe politique auquel appartient SR et donc, indirectement, contre SR elle-même, s’en trouve tout à fait renforcée. Ce qui pousse Kerbrat-Orecchioni (2011 : 105) à dire que « le procédé mitigateur est inopérant, soit parce qu’il ne suffit pas à contrebalancer le FTA, soit parce qu’il est trop peu crédible ». SR perçoit très bien le reproche formulé par son interlocuteur et par le biais d’une formule visant la mitigation de l’acte qu’elle accomplit en parlant, l’interrompt. La réponse affirmative de NS (bien sûr ma, 135), octroyant le droit de parole à SR, renforce l’éthos que le candidat de la droite construit petit à petit pendant tout le débat, se présentant comme quelqu’un de disponible, condescendant, indulgent, maître de ses émotions face aux attaques de son adversaire.

[2]4

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Dans la version italienne l’interruption de SR (mi permetta di interrompera (!), 158)5 semble être provoquée par les capacités divinatoires de la candidate socialiste puisque l’objet du non-vote n’est pas explicité (155-157) ; à moins de considérer la réaction de SR comme référée au seul fait de la non-participation de son parti politique au vote en général. La très brève réplique de NS (bien sûr ma) disparait sous l’effet de la suture des deux tours de SR en un seul (133-134, 136 fr → 158-159 it). Il va de soi que le jeu qui se crée entre activité argumentative et politesse dans l’original, se greffant sur la paire adjacente Q-R et renforçant l’image que NS construit de lui-même, s’aplatit sur un FTA produit par SR (l’interruption), adouci par la présence du verbe ‘permettre’, suivi de la critique édulcorée de la candidate de la gauche. En effet, si dans l’original SR reproche à NS de ne pas avoir donné suite à ses promesses, en italien la candidate constate simplement la non-activité du commissariat de Clichy. Dans ce cas, l’effacement et la transformation des marques de politesse de l’original ainsi que l’attribution à un sujet différent de la paternité de ce qui est dit, qui, à son tour, efface la délocution (elle trouve qu'il y a pas assez de policiers, 129 → trovo [je trouve] che non ci siano abbastanza poliziotti, 156), modifient le réseau argumentatif co-construit par les interactants, qui est atteint par un effet de dilution et, dirions-nous, d’apaisement.

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Dans l’exemple [3], les propos de NS sont adoucis par un désarmeur, qui prépare, en fait, le terrain à l’attaque qu’il va lancer (madame Royal ne ne ne m'en> voudra pas, 128). Il recourt à d’autres procédés additifs un peu plus loin : en 134 (je ne me permets pas de critiquer), où il nie la critique, qui, pourtant, ressort haut et fort des mots qui suivent, introduits par la conjonction mais, et en 143 (madame Royal si vous me permettez la précision (.) n'est pas inutile dans le débat public), où, par l’emploi d’un préliminaire, il transforme la ‘critique-remarque’ en ‘précision’, pendant qu’il reprend à son compte la doxa partagée concernant les caractéristiques du débat public. Comme l’écrit Kerbrat-Orecchioni (2011 : 105) « il ne suffit pas de dire que l’on ne veut pas critiquer […] pour ne pas le faire […] ». Encore une fois, les marques de politesse ne font qu’aggraver l’accusation d’incohérence et de superficialité que NS tisse tout au long du débat à l’égard de SR (KERBRAT-ORECCHIONI 2011 : 104).

[3]

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L’interprétation en italien transforme le désarmeur adressé à SR en un procédé additif qui fait appel à tout le monde (non vogliatemene, 326). La généralisation caractérise d’ailleurs tout le tour de parole de NS qui, en français, critique ouvertement la façon de faire de SR (elle risque, de pas être assez précise), tandis qu’en italien la critique est adoucie par l’utilisation du pronom indéfini ‘si’ (on). La voie parcourue par NS, qui l’amène de la critique à la remarque et enfin à la précision, est raccourcie en italien, car elle relie directement la critique à la précision. A notre avis, les FTA produits en italien par NS sont résolument moins virulents que ceux auxquels il se livre en français et dont SR, à en juger par ses répliques, mesure toute la force. Dans la version interprétée, l’effet de mitigation atteint le réseau argumentatif mis en place par NS et, dans ce nouveau cadre, la première réaction de SR (328-329) apparait incohérente : elle essaie de faire valoir son droit à répondre, alors qu’elle vient de terminer un long tour de parole et que les deux modérateurs ont invité NS à réagir ; la deuxième (332), quant à elle, subit un changement total. En effet, en français, la réplique de SR (c'est très cohérent en concret>, 607) vise le renforcement de sa ligne argumentative revendiquant la cohérence de ses propos ; en italien, il en ressort une critique colorée d’ironie vis-à-vis de son adversaire (no no per carità lei è molto coerente nei suoi modi (332) (mon Dieu vous êtes très cohérent dans vos manières). Aucun doute que face à un NS particulièrement ‘adouci’ dans sa version italienne, le public (italophone) ne pourra que constater un certain degré d’agressivité chez SR.

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2.2 La polirudesse

Le dernier exemple que nous présentons relève de la polirudesse. Sous ses airs flatteurs, le renoncement de NS à ses trois minutes de parole en faveur de SR et la motivation qui en est donnée cache en fait une « insinuation très malveillante » (KERBRAT-ORECCHIONI 2011 : 110) puisqu’elle constitue une critique féroce portant sur l’attitude floue et superficielle de son adversaire et à laquelle SR ne réagit pas ; le débat en est à sa conclusion et c’est Patrick Poivre d’Arvor qui prend la parole pour poser une question aux deux candidats.

[4]

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En italien, l’assertion du début questi: tre minuti (1787) bouleverse complètement la dynamique rhétorique mise en place par NS qui affirme sa volonté d’exploiter ces trois minutes pour être concret et précis. Après quelques secondes, il semble changer d’idée et affirme vouloir faire cadeau de ces trois mêmes minutes à son adversaire. La contradiction qui se dessine entre le début et la fin des propos de NS n’ôte rien à son geste généreux qui consiste à donner trois minutes à SR. Le passage de la polirudesse française à la politesse positive italienne est clair et évident.

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3. Quelques réflexions conclusives

Qu’en est-il donc de l’ « attaque courtoise » de NS, une fois que le débat a été interprété en italien ? Et qu’en est-il de l’attitude offensive de SR ? Quel éthos discursif des deux candidats prend forme à travers l’interprétation simultanée ? Les exemples commentés montrent que des divergences remarquables existent entre la version originale du débat et sa transposition en italien. Avec la modification, voire l’effacement des marques de politesse, c’est le réseau argumentatif créé au niveau interactionnel par NS et SR qui est transformé. Les attaques agressives de l’un s’en trouvent atténuées, les répliques de l’autre manquent parfois de cohérence ou acquièrent une virulence supplémentaire. NS, en version italienne, ne correspond pas au NS version française : le ‘gentilhomme’ qui cogne avec des gants assume, en italien, une attitude plus condescendante ; SR, de son côté, semble avoir du mal, en italien, à réagir de façon cohérente aux propos de son adversaire. C’est avec un éthos discursif différent que les deux débatteurs se présentent au public italophone. Il serait facile de ramener tout cela à l’incompétence des interprètes. Mais il faut savoir que, très souvent, l’interprétation télévisée se fait dans des conditions difficiles à gérer, voire impossibles. Et depuis longtemps, il est universellement accepté que la qualité de l’interprétation doit être évaluée en tant que « situated (real-world) quality » (STRANIERO SERGIO 2003 : 135) ou « quality under the circumstances » (PÖCHHACKER 1994 : 242), c’est-à-dire qu’elle doit tenir compte des conditions de travail dans lesquelles elle s’effectue. Les quelques exemples analysés montrent, toutefois, que, d’un côté, les professionnels devraient peut-être être sensibilisés davantage aux caractéristiques propres au genre discursif qu’ils(elles) s’apprêtent à traduire et que, de l’autre, l’instance médiatique devrait prendre conscience des conséquences (redoutables) que peuvent supposer des conditions de travail inadéquates. C’est la seule voie possible pour donner à des publics étrangers la véritable image du travail de face que les candidats à la présidence de la République française mènent avec conviction et, parfois, acharnement pendant les débats électoraux.

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Note

↑ 1 Jiménez Serrano (2011) a très bien qualifié ces conditions de « backstage conditions ».

↑ 2 Pour une vision exhaustive cf. Kerbrat-Orecchioni (1992, 2005, 2010c, 2011, 2014).

↑ 3 Les numéros dans la première colonne identifient les lignes de la transcription. La divergence entre la version en français et la version en italien est principalement due à une interruption dans l’enregistrement de l’émission italienne survenue à cause de problèmes techniques entre 22h59 et 23.38.

↑ 4 Les signes indiquent les chevauchements.

↑ 5 Le point d’exclamation entre parenthèses signale la conformité du mot qui le précède au dit du locuteur malgré la non correspondance aux normes grammaticales de la langue de référence. Ce système de transcription permet en même temps de signaler que l’orthographe du mot en question ne relève pas d’une faute de frappe.

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN 1824-7482