Publifarum n° 25 - La Francesistica italiana à l'ère du numérique

Les enjeux de la politique éditoriale de la « Revue Italienne d'études françaises »

Alexandre CALVANESE, Hélène De JACQUELOT, Anne SCHOYSMAN, Barbara SOMMOVIGO


Résumé

La Revue Italienne d'études françaises paraît annuellement, depuis 2011, sous l'égide du Seminario di Filologia Francese, exclusivement en ligne (http://rief.revues.org). Nous présenterons le profil éditorial et les critères scientifiques de cette jeune revue, en langue française, ouverte à tous les chercheurs italiens ou étrangers, littéraires et linguistes, afin de soumettre à la discussion les ressources et les perspectives d'une revue en ligne pour les études françaises en Italie.


Il est certain que les études françaises en Italie jouissent depuis longtemps de la vitrine de revues prestigieuses: il suffit de penser à, entre autre, Cahiers de Littérature française, Francofonia, Franco-Italica, Studi Francesi, Studi di Letteratura francese. Il y a aussi plusieurs revues ouvertes aux littératures européennes ou comparées, qui accueillent des contributions d'études françaises: Analisi linguistica e letteraria, Confronto letterario, Rivista di Letterature moderne e Comparate, et bien d'autres dont la liste serait trop longue à faire. Car l'Italie offre aussi de nombreuses publications « locales », émanant de Départements universitaires. Rappelons en passant combien les critères de classement des revues sur la base du prestige de l'éditeur sont discutables dans le domaine des sciences humaines: si la publication auprès d'un grand éditeur à diffusion internationale offre d'évidentes garanties, une publication « locale » est loin d'être systématiquement médiocre.

La création de revues en ligne doit donc tenir compte de ce panorama général. Il faut en effet éviter de considérer la diffusion par le web comme le simple, quoique surpuissant, amplificateur d'une publication imprimée. L'abattage des barrières des coûts de la publication et de la diffusion matérielle des volumes est bien sûr fondamental, mais nous oblige aussi à repenser les coordonnées mêmes d'une revue, ses spécialisations thématiques ou chronologiques, le public visé.

Lorsque la Revue italienne d'études françaises a été créée, en 2010, la francesistica italienne offrait déjà l'expérience de revues en ligne et en accès libre: Publif@rum, consacrée à la recherche en linguistique, littérature et culture françaises, publiée depuis 2004 par les chercheurs de la section de français de Gênes (groupe F@rum)1; et, depuis 2009, Repères-Dorif2, revue associative elle aussi, comme son nom l'indique, qui accueille et reflète les activités du Dorif et de chercheurs actifs dans le domaine scientifique propre du Dorif-Università.

La Revue italienne d'études françaises est née elle aussi à l'initiative d'une association, le Seminario di Filologia francese; mais elle en est toutefois indépendante et, de fait, elle ne représente pas les activités du Seminario di Filologia francese, comme, par exemple, Repères-Dorif représente le Dorif. Notre revue est née en effet dans l'intention d'offrir une revue électronique en accès libre à l'ensemble des études françaises en Italie, littéraires et linguistiques, en diachronie et en synchronie, pour jeunes chercheurs ou chercheurs affirmés, de toutes écoles. Elle est dirigée par Franco Fiorentino, avec un comité de rédaction dont font partie, outre les signataires de cette présentation, Maria Chiara Gnocchi (Bologne), Flavia Mariotti (Rome), Nadia Minerva (Catania), et Anna Maria Scaiola (Rome). Admise en "fascia A" selon les critères d'évaluation Anvur, elle parait une fois par an, au mois de décembre. Elle a d’abord été publiée sur le site www.rief.it, et depuis avril 2015 elle paraît sur revues.org (http://rief.revues.org), une des quatre plate-formes d’OpenEdition.

Nous ne nous attarderons pas à décrire par le menu les contenus publiés de la revue, ou les critères éditoriaux, qui pourrons être aisément consultés sur le site. Il nous paraît plus utile d'exposer notre politique éditoriale et les enjeux qu'elle implique pour la francesistica italienne.

1. En premier lieu, il nous faut souligner une caractéristique dont nous sommes conscients. Avec une diffusion sur la Toile exclusivement en langue française, avec de nombreuses contributions d'auteurs qui travaillent à l'étranger, avec la collaboration d'un comité scientifique international et de nombreux experts étrangers qui évaluent les propositions d'articles (puisque nous sommes évidemment soumis à la double lecture en aveugle, comme l'exige notre position en "fascia A"), notre Revue italienne d'études françaises n'a de fait rien de spécifiquement italien, si ce n'est l’équipe de direction et de rédaction qui la promeut et qui la gère. Ceci comporte, évidemment, à la fois l'avantage de l'ouverture aux tendances, aux débats internationaux, aux écoles différentes, mais aussi un certain éclectisme. La poésie de Marot côtoie la littérature engagée du XXe siècle, les approches thématiques jouxtent les analyses plus formelles, génériques, stylistiques. Ce qui ne constitue du reste pas un désavantage, vu le nombre élevé de visiteurs de notre site (plus de 1000 au n. 1), qui peuvent librement télécharger les articles. Puisqu'une revue électronique peut être consultée par le biais de recherches ponctuelles (noms d'auteurs, titres, sujets, etc.) au moyen d'un moteur de recherche, c'est chaque article qui fait fonction de cible pour le chercheur, indépendamment du contexte de la revue, dont la « philosophie » propre est moins immédiatement évidente pour un lecteur occasionnel que lorsqu'on consulte un volume imprimé. Aussi, contrairement à la tendance générale des revues sur papier, dont le succès est lié le plus souvent à la publication de numéros (mono)thématiques, il nous a paru intéressant d'exploiter, dans une revue électronique, précisément cette extrême diversité: outre les articles variés, nous avons introduit plusieurs rubriques. Seuils poétiques est consacrée à la traduction de la poésie (« Traduire le vers classique », « Traduire Baudelaire »…). Dans Documents nous présentons et commentons des inédits (Madame Cottin, I. Némirovksy, Stendhal… ). Relectures propose des traductions françaises d'essais critiques de maîtres de la francesistica italienne publiés jusqu'ici en italien (F. Orlando, I. Margoni…). Bibliographie offre la bibliographie complète de maîtres des études françaises en Italie (A. Pizzorusso, F. Orlando…). Deux autres rubriques sont plus précisément axées sur le débat contemporain, sur les tendances de la critique tout à fait actuelle : Rencontres qui propose un débat de nature méthodologique, sous forme d'interview, au sujet d'un essai critique qui vient de paraître (G. Mazzoni, P. Tortonese, A. Boschetti…) ; et Le point sur qui fait le bilan des différentes perspectives critiques sur un sujet précis (le kitsch, Camus-Sartre…). Cette attention au débat contemporain – qui concerne aussi nos autres rubriques et articles inédits – a du reste la fonction, à nos yeux, de caractériser l'orientation de la revue et de lui donner une cohérence de perspective, au-delà de la variété des sujets abordés.

2. À propos de politique éditoriale tous-azimuts, il nous faut aussi rendre compte des difficultés rencontrées, et en tirer des enseignements utiles pour le futur. Si la Revue italienne d'études françaises se veut ouverte à tous les domaines des études françaises (le sous-titre est bien : « Littérature, langue, culture »), force nous est de constater que la très grande majorité des contributions qui nous ont été proposées sont littéraires ou plus largement culturelles, ou, dans une perspective linguistique, stylistique et traductologique, mais que nous n'avons eu qu'extrêmement peu de propositions d'études de grammaire ou de linguistique "pure". Il se peut que notre revue soit trop liée à l'image de l'association dont elle émane, le Seminario di Filologia Francese, traditionnellement plus attachée à l'histoire littéraire ; peut-être aussi la spécialisation croissante des disciplines, accentuée par les distinctions de secteurs scientifiques dans les nomenclatures ministérielles, oblige-t-elle les revues à se distinguer au moins dans les domaines de la littérature et de la langue. Les revues en ligne consacrées à la linguistique sont souvent de bon niveau, et restent attachées à un domaine bien délimité : pensons par exemple à une revue électronique comme Mots. Les langages du politique, avec une approche pluridisciplinaire centrée sur les sciences du langage et de la communication, publiée en ligne depuis 1980 (depuis 2002 sur revues.org3). Et en Italie, les revues en ligne Publif@rum et Repères-Dorifoffrent d'excellentes vitrines aux recherches dans le domaine de la langue et de la communication en français contemporain. Le colloque de la Società Universitaria per gli Studi di Lingua e Letteratura Francese qui nous a réunis autour de la question de la francesistica italienne à l'ère du numérique nous a permis de pour réfléchir ensemble aux profils respectifs de nos revues en ligne, et à la manière dont elles reflètent la politique de distinction ou de réunion des secteurs disciplinaires de notre domaine de recherche. Car indépendamment des découpages ministériels, notre revue a pris le parti d'opter pour l'ouverture la plus large et la plus interdisciplinaire, à la langue comme à la littérature et à la culture.

3. Faire partie de la plate-forme revue.org signifie se plier à de nouveaux critères, suivre les formations techniques proposées par l’équipe du Cléo - Centre pour l’édition électronique ouverte (http://cleo.openedition.org), accepter des contraintes aussi bien du point de vue de la conception et de l’organisation matérielle de la revue (structure du numéro, rééquilibre des rubriques, stylage de chaque document...) que du point de vue déontologique. Cette migration sur la plate-forme entraîne une visibilité majeure : OpenEdition indexe le site dans les moteurs généraux (Google), les grandes bases de données utilisées en bibliothèques (AtoZ, SFX, 360 Core, Ebsco Discovery Service, Primo Central, Summon, Swets Wise), les moteurs de recherche scientifiques (Google Scholar, Base, Scirus), les annuaires de liens spécialisés (DOAJ et DOAJ Content, etc.), ainsi que les bases de données scientifiques nationales et internationales (Sudoc, WorldCat, EZB, Isidore, Journal TOCs, Mir@bel, New Jour). Mais cette visibilité majeure requiert aussi un contrôle très rigoureux des contenus et la publication en ligne doit refléter l'état définitif d'un "visto si stampi". D’autre part, il faut bien reconnaître que nous tendons à penser encore la revue en termes traditionnels, conventionnels et institutionnels. Il y a un long chemin à parcourir pour penser la diffusion de nos savoirs à travers la Toile. C’est le défi que lance le numérique aux Humanités.

Concluons en soulignant que la réalisation d'une revue électronique requiert la même rigueur et le même soin qu’une revue imprimée: la recherche des spécialistes auxquels soumettre chaque article pour obtenir les avis peer review; le suivi avec les auteurs lorsque les articles exigent des révisions; la révision linguistique dans le cas de textes écrits par des non-francophones; bref, le travail courant d'une rédaction de revue. Le choix que nous faisons, de soumettre les articles à des spécialistes reconnus des sujets traités, n'est pas le choix de la facilité: nos auteurs attendent parfois (trop) longtemps l'avis des peer reviewers, les avis ne sont pas toujours concordants, le nombre d'articles exclus ou à réécrire est élevé. Mais nous sommes convaincus que c'est là la seule voie pour obtenir des avis fiables dans les différents domaines; d'autre part, surtout pour les plus jeunes qui proposent un article, pouvoir profiter des conseils – quoiqu'anonymes – d'un spécialiste est une excellente occasion.


Note

↑ 1 Publif@rum: http://www.publifarum.farum.it/

↑ 2 Repères-Dorif: http://www.dorif.it/ezine/presentation.php

↑ 3 http://mots.revues.org/

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN 1824-7482