n° 30 - La littérature et les arts : paroles d’écrivain.e.s

Jean-Philippe Toussaint (1957)

Margareth AMATULLI


Dans le rabat de gauche de la couverture du livre La main et le regard (Le Passage/Louvre éditions, 2012) un ouvrage conçu comme une sorte de prolongement autonome et en même temps partie intégrante de l’exposition réalisée par Jean-Philippe Toussaint en 2012 au Musée du Louvre à l’occasion du cycle consacré aux arts du livre, on lit :

Il y a là des images de l'exposition au Louvre, mais aussi des images de mes films, des images personnelles, des images intimes de mon propre cerveau captées par les techniques les plus récentes de l'imagerie médicale. (…) Ce qui m'intéresse, c'est de mettre en relation des éléments qui ne sont pas nécessairement équivalents, une gravure de Dürer et une photo de Zidane, des tableaux de la Renaissance et des mains de lecteurs dans le métro de Tokyo. J'essaie de créer des correspondances, aussi bien horizontales - la page de gauche par rapport à la page de droite - que verticales  - telle page par rapport à celle qui suit ou à celle qui précède. Dans cette façon de mettre toutes ces images en relation, parfois j'illustre, je complète, et il en ressort une harmonie de sens ou de tonalité, parfois je heurte, je bouscule, j'entrechoque, et cela crée un dynamisme, un appel d'air, un contraste, un déséquilibre. 

On pourrait considérer ces mots comme une sorte de manifeste de la poétique de l’auteur belge, une poétique des correspondances entre les arts, les sciences et les époques dans un processus d’invasion surprenant qui comprend la collaboration avec des artistes tels que Ange Leccia, des musiciens tels que les membres du groupe de folk rock The Delano Orchestra, des cinéastes tels que Pascal Auger, ainsi que la transposition de ses œuvres dans différents médias : vidéos, concerts, lectures visuelles…

De nombreux livres, films, vidéos, expositions font de l’auteur un artiste transversal qui ne cesse d’explorer les formes expressives du contemporain et d’interroger leur possibilité d’hybridation.

Diplômé de l'institut d'études politiques de Paris et titulaire d’un DEA en Histoire contemporaine, Toussaint arrive à la littérature par le biais du cinéma, inspiré, comme il l’avoue lui-même, par les suggestions de François Truffaut qui, dans Les Films de ma vie, conseillait à tous les jeunes gens qui voulaient faire du cinéma sans en avoir les moyens, de se consacrer à la littérature. Toutefois, il n’abandonne pas ses projets filmiques et, parallèlement à ses ouvrages, où dominent une particulière attention à la lumière, une écriture visuelle, une reprise des techniques cinématographiques, il tourne des films qui portent à l’écran les thèmes et le style de ses livres. À partir de son premier roman qui connaît un large succès, La Salle de bain (Minuit, 1985), Toussaint devient un repère pour la littérature française au présent et pour son renouveau romanesque. Faisant désormais partie des « jeunes auteurs de Minuit » il n’échappe pas à la pléthore d’étiquettes à travers lesquelles la critique cherche à traduire les nouvelles tendances littéraires de la « génération salle de bain » : il sera considéré comme l'instigateur du « roman ludique » par Olivier Bessard-Banquy, du « roman impassible » par Jérôme Lindon ou, plus généralement, du « roman minimaliste », nouvelle tendance à laquelle est dédiée en 2003 l’un des colloques de Cerisy.

À l’écriture romanesque s’ajoutent des textes plus personnels, formes d’une autobiographie inavouée où il révèle les coulisses de son travail d’écrivain cosmopolite brouillant les frontières entre l’homme et l’artiste, la fiction et la réalité. Dans ce riche univers littéraire se greffent des expériences artistiques de diverse nature. L’art, sans cesse évoqué dans ses romans à travers les références explicites aux artistes (de Mondrian à Tiziano, de Botticelli à Bill Viola), aux lieux d’art (du Louvre au Contemporary Art Space de Shinagawa), aux performances contemporaines (les créations de mode de la protagoniste de ses derniers romans), sort enfin du livre pour entrer dans les lieux vivants de l'art contemporain, en même temps que le livre sort de la page écrite pour devenir un objet d’art ou de design comme dans l’exposition Jean-Philippe Toussaint Décoratif, organisée en 2019 au musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux. En particulier, l’exposition LIVRE/LOUVRE se veut un hommage visuel au livre « sans passer par l’écrit » comme le déclare l’auteur. En présentant une œuvre multimédia à travers des néons, des photos, des vidéos et des installations, des tablettes numériques, une cabine de douche transformée en nouvel espace introspectif, le but est de transformer le livre en objet vivant. L’auteur, en aménageant son installation dans la salle des arts graphiques du musée parisien, réinvente l’espace destiné normalement à l’art ancien pour rendre hommage aux artistes classiques et en même temps pour leur donner une nouvelle vie. Quelques amis écrivains qui passaient ce jour-là au Louvre par hasard à qui j’ai demandé de poser avec moi autour d’un autoportrait de Delacroix en est un exemple : il s'agit d'une photo à très grande échelle, réalisée pour l’occasion, où le photographe immortalise un groupe d’écrivains contemporains sur le modèle de l’Hommage à Delacroix de Fantin-Latour. Le tableau de Delacroix, La Mort de Sardanapale, sert de cadre à une deuxième photo, Mardi au Louvre, qui nous dévoile l’activité fourmillante des salles du musée lors de leur jour de fermeture en nous proposant le making off de la création, déjà évoqué dans Mes bureaux (Venezia, Amos edizioni, 2004), pour ce qui concerne l’écriture de ses romans, à travers un dialogue entre texte et images. Attiré par le médium et ses possibilités, Toussaint porte la tradition vers le contemporain en même temps qu’il porte l’écriture vers la performance. Les pages de ses romans sont souvent destinées à être animées dans des vidéos expérimentales présentées dans des lieux artistiques, comme le Louvre ou comme l’Espace culturel Louis Vuitton. L’écriture est ainsi assignée à un nouveau médium qui la fera revivre dans une forme imprévisible. Il suffit de penser à l’étrange destinée de la protagoniste des romans qui constituent le cycle romanesque de Marie, tous publiés par Minuit (Faire l’amour (2002), Fuir (2005), La Vérité sur Marie (2009) et Nue (2013)) et réunis dans M.M.M.M. (Minuit, 2017). Marie Madeleine Marguerite de Montalte intervient en 2015 dans le cadre de l’exposition Les Belges, une histoire de mode inattendue à travers un court-métrage (dont l'auteur évoque le tournage dans Made en Chine (Minuit, 2017)), qui porte à l'écran la célèbre scène du défilé de mode qui ouvre Nue, la présentant, « Nue et en miel, ruisselante, (…), souriante, suivie d’un essaim d’abeilles qui lui faisait cortège ».

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Fig. 1 Affiche du film The Honey Dress de Jean-Philippe Toussaint (2015).
Palais des Beaux-Arts Bruxelles

À l’occasion de la même exposition, sa robe en miel et sa robe en sorbet font encore leur apparition dans Les saisons, le petite guide littéraire inspiré par la mode, signé par l’auteur à la demande de BOZAR (le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles), où, entre réalité et fictions, les créations de Marie côtoient celles des grandes légendes de la haute couture belge. C’est toujours Marie qui anime un concert-lecture itinérant organisé avec The Delano Orchestre qui présente des projections d’image vidéo et la voix hors champ de Toussaint qui, de temps en temps, intervient sur scène pour lire quelques passages de ses livres.

La Bibliothèque de Canton © Je

Fig. 2 La Bibliothèque de Canton © Jean-Philippe Toussaint.
Site officiel de l'auteur

Dans le site de l’auteur, la façade de l’établissement de l’institut d'art contemporain de Canton, qui a accueilli une exposition consacrée à son œuvre, invite à pénétrer dans les secrets de ses différentes œuvres évoquées par des néons multicolores qui dirigent le regard du lecteur vers le spectacle de la contemporanéité.


 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN 1824-7482