n° 30 - La littérature et les arts : paroles d’écrivain.e.s

Emmanuelle Pireyre (1969)

Nancy MURZILLI


Poète, écrivain et performeuse, Emmanuelle Pireyre alterne l'écriture de livres proprement dits et diverses formes mixtes telles que fictions radiophoniques, théâtre ou lectures-performances avec vidéo et musique, en collaboration avec d’autres auteurs ou artistes. Ses textes littéraires, ne suivent jamais vraiment une logique narrative, mais s'apparentent plutôt à des fictions documentaires, des promenades philosophiques se déployant dans des raisonnements où il est toujours question de la marche du monde dans ses aspects les plus concrets et pratiques. Voici comment elle se présente sur son site personnel : « Ayant suivi des études de commerce qui l’ont surexcitée puis des études de philosophie qui l’ont calmée, elle tente avec l’écriture de faire la part des choses ».1 Son usage littéraire d'autres arts se fait en fonction de ses besoins de démonstration, dans une approche littéraire où le fil du texte est avant tout un fil de questionnements et de réflexions. Chez Emmanuelle Pireyre, la littérature non seulement s'affranchit des genres littéraires, mais s'exporte hors du livre et devient transportable.

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Fig. 1 Lynx, vidéo, 2010-2012, image fournie par Emmanuelle Pireyre.

Emmanuelle Pireyre conçoit le rapport entre la performance ou la lecture publique et le texte littéraire comme celui de deux formes spécifiques où chacune s'enrichit de l'expérience de l'autre. Elle compare ce rapport à celui qui s'établit entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, dans le sens où le travail sur le texte littéraire élabore des idées qu'il déploie en les complexifiant tandis que la performance en développe les applications, exemples à l'appui. Ses conférences-performances sont agrémentées selon les cas, d'images, de sketchs vidéos, de musique ou de chansons. Elle y donne réellement le sentiment d'exposer le texte littéraire au moyen de tous les supports offerts par les nouvelles technologies (internet, diaporamas, enregistrements vidéo, powerpoint). Sur scène, elle se présente comme une conférencière aux allures de professeur universitaire dont l'objectif serait de clarifier une logique de pensée, ou de proposer un nouvel agencement du monde. Ses performances ne sont jamais de simples lectures scéniques. Une conférence performance d'Emmanuelle Pireyre ne se déroule pas sans un ordinateur et un vidéo-projecteur. La performance Lynx,2 par exemple, est une sorte d'adaptation libre avec powerpoint, vidéos et musique de certains des chapitres de Féerie générale (L’Olivier, 2012), dont les titres posent avec humour les vraies questions philosophiques d'aujourd'hui en télescopant diverses réalités à la manière d'un zapping : « Comment habiter le paramilitaire ? », « Comment faire le lit de l'homme non schizoïde et non aliéné ? », « Friedrich Nietzsche est-il halal ? ». Les textes de ses performances, s'ils se fondent souvent sur des textes littéraires préalablement écrits, sont toujours retravaillés en fonction de leur destination à un public et mis en scène au moyen d'outils multimédia pour en faire des objets transportables. Le rapport entre littérature et performance tend aujourd'hui à s'inverser dans son travail. C'est le cas notamment pour Chimère,3 où elle montre le schéma de son livre en cours (Chimère, L’Olivier, 2019), schéma dans lequel on peut zoomer afin de voir se dérouler en film tel ou tel épisode, où la parole se transforme par moment en musique ou en chansons. Il y est question d'un homme-chien génétiquement modifié, qu'elle filme, puis qui se multiplie par quatre, qu'elle filme donc encore, puis elle monte sur scène pour le montrer au public.

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Fig. 2 Chimère, photographie, 2016, Image fournie par Emmanuelle Pireyre.

L'intermédialité est également souvent présente au cœur de ses livres où l'on trouve en regard des textes, des photographies ou des schéma explicatifs. Les formes artistiques sont pour elle des véhicules de sens : « comme en vidéo, au cinéma, ou dans les pièces sonores, le sens peut emprunter plusieurs moyens pour avancer (ou reculer). La règle adoptée est la suivante : chaque fois qu'un de ces véhicules se présente à côté de lui, le sens a le droit de monter dedans ».4 Le choix de différents véhicules de sens est ce qui lui permet de perturber ce qui nous est donné comme réel ou naturel dans les médias et la communication globalisée à travers des distorsions du langage passant dans les usages courants. Pour elle, la littérature se conçoit comme « une possibilité d’action, de petite transformation, par des machines étranges, des agencements inédits ».5 Tous les moyens sont bons pour travailler sur ces distorsions de la langue usuelle. Il s'agit de déconnecter du réel des phrases comme « gérer nos enfants », « entretenir notre capital beauté », éviter les automatismes, organiser des sabotages, créer des passerelles logiques, des courts-circuits en connectant des réalités aussi éloignées que Nietzsche et le hallal, l'image filmique d'un baiser et celle, documentaire, d'une cascade de glace. C’est un tel travail sur la langue qui, à ses yeux, fait de l’écriture littéraire une activité politique : « Bizarrement c’est dans cette dimension du travail littéraire qui est la plus précautionneuse à l’égard de la syntaxe et du lexique, où l’on perçoit avec une égale intensité monde et langue superposés, (...) que l’écriture me semble incontestablement politique en concourant à la liberté collective du langage ».6 Il ne s'agit pas d'interpréter le réel, mais de le rendre différent,7 de le transporter sur des terrains qui lui sont étrangers afin qu'il en soit transformé. Et le style tient dans cette énergie transformatrice.

Une telle littérature se présente sous forme de manuels d'instructions à l'usage des citoyens pour éviter de faire de nous des datas victims.8 De ce point de vue, la relation entre l'écriture littéraire et les arts est une méthode comme une autre pour déplacer le sens et agir sur le monde hors du livre. Une méthode qu’elle pratique notamment au moyen de la performance sous son nouveau régime didactique9 où la prise de parole en public vise à communiquer avec simplicité des idées complexes et singulières, en mixant au besoin les médiums. Ainsi, « Ayant plongé dans le livre, cet artificiel millefeuille multi-strates, on ressort du livre en fin de parcours. On revient par les corps parlant et les communautés dialoguant, à un réel à nouveau en chair et en os, un réel victime ou bénéficiaire, entre temps, d’une petite transformation ».10


Note

↑ 1 Site personnel de l’auteur, URL: https://www.emmanuellepireyre.com/bio, consulté en septembre 2019.

↑ 2 Conférence-performance 2010-2012. Images Olivier Bosson, Musique Gilles Weinzaepflen. Produit à la Maison de la poésie transjurassienne (Cinquetral).

↑ 3 Conférence-performance avec schéma, films et musique, 2015-2016. Images Olivier Bosson, Musique Gilles Weinzaepflen. Produit au Théâtre de St-Quentin-en-Yvelines. Présentée le 3 juin 2016, avec Gilles Weinzaepflen dans le cadre du Festival TJCC au Théâtre de Gennevilliers.

↑ 4 «Comment faire disparaître la terre?», entretien avec Pierre Hild, Le Matricule des anges, n°70, 2006, http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=51924 , consulté en septembre 2019.

↑ 5 «Emmanuelle Pireyre. Témoins de l’horreur», Le Monde des Livres, 19 mai 2016.

↑ 6 Emmanuelle Pireyre, « Littérature, politique Essais d’articulations», dans «Actions pour la scène, étape 2 », Alexandra Baudelot (dir.), Feuillets d’Hypnos, 237, Archibooks Sautereau, mai 2008.

↑ 7 Emmanuelle Pireyre, « Journal d'un fou », Lexique Nomade, Assises Internationales du Roman, Lyon 2016, en ligne sur le site personnel de l’auteur: https://www.emmanuellepireyre.com/theorie, consulté en septembre 2019.

↑ 8 Emmanuelle Pireyre, « Un environnement assez contraignant pour les datas », in Devenirs du roman 2, Écriture et matériaux, Collectif Inculte, avril 2014, p.35-48.

↑ 9 Thomas Clerc, « Le régime didactique de la performance », Art Press 2, n°18, 2010.

↑ 10 Emmanuelle Pireyre, « Un environnement assez contraignant pour les datas », op. cit.

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN 1824-7482