Publifarum n° 44 - Stratégies discursives d'extrémisation et de réparation entre plasticité des notions et multiplicité des terrains

Stratégies discursives d'extrémisation et de réparation entre plasticité des notions et multiplicité des terrains : une introduction

Nora Gattiglia



Abstract

Francese  | Inglese 

Ce numéro de Publifarum interroge la notion de discours extrémiste et les possibilités de réparation discursive dans un débat public et institutionnel de plus en plus marqué par la polarisation et la violence des échanges. Il propose une réflexion sur les formes de l’extrémisme discursif et met en évidence les processus d’interaction et de contamination entre discours marginaux et normatifs. Les articles réunis dans ce numéro analysent ces dynamiques dans des genres de discours variés : mèmes politiques et articles de presse nationale sur l’immigration, mais aussi interactions administratives et débats sur l’inclusion scolaire, montrant que l’extrémisme et la réparation traversent des genres et des types de discours hétérogènes.


Ce numéro de Publifarum voit le jour à une époque où la question des discours extrémistes, et des réparations (im)possibles, est omniprésente. De manière explicite ou implicite, le débat public s’interroge sur les conditions d’existence de la démocratie et du vivre-ensemble face à une polarisation des opinions et à la violence des échanges dans les genres de discours les plus variés. Dans ce contexte, l’image de couverture, un enchevêtrement de câbles électriques, voudrait évoquer les deux notions articulées par les articles du numéro. Les câbles suggèrent la montée en tension des discours, leur capacité à échauffer le débat public, jusqu’à produire de possibles courts-circuits et des coupures dans l’interaction. Mais ces câbles renvoient également à des gestes concrets d’intervention, de raccordement et de réparation. Penser l’extrémisation et la réparation revient ainsi à décrire des dynamiques de tension, de rupture et de remise en continuité, observables dans des terrains hétérogènes.

1. Le discours extrémiste, une notion à cerner 

La pertinence de la catégorie de « discours extrémiste », ainsi que sa définition1, est apparemment fragilisée par une abondance d’étiquettes préexistantes employées pour qualifier les discours « socialement inacceptables » (NIAOURI ET AL. 2025). En effet, de nombreuses notions proches sont déjà disponibles dans les études discursives et, notamment, en analyse du discours, telles que « discours de haine » (LORENZI BAILLY & MOISE 2021 et 2022), « violence verbale » (FRACCHIOLLA ET AL. 2013 et 2023), « discours radical » (LORENZI-BAILLY & MOISE 2022 et 2023 ; BONNET ET AL. 2020), « polarisation » et « dichotomisation » discursives (AMOSSY 2014)… Face à cette prolifération de notions, on peut justement s’interroger sur la nature spécifique d’un discours « extrémiste ». Une première distinction concerne le rapport entre discours extrémiste et discours de haine. Selon Baider et Constantinou (2024), le discours extrémiste peut bien mobiliser les stratégies principales du discours de haine (stéréotypage, diabolisation, bouc-émissarisation ; cf. BAIDER 2023), mais c’est le dépassement des normes sociales qui constitue la caractéristique fondamentale de ce discours. Cependant, parler de transgression des normes sociales renvoie inévitablement à un autre discours hors norme, à savoir le discours radical. À l’instar des discours extrémistes, les discours radicaux se situent à l’extrême de ce qui constitue le « centre » de l’espace du dicible. Dans une perspective qui considère la dynamique norme-déviance comme essentiellement située, mouvante et relationnelle, ces deux catégories de discours sont inattendues et clivantes dans une société donnée à une époque précise. Pour autant, on ne saurait confondre discours extrémistes et discours radicaux. D’abord, comme nous le rappellent les disciplines historiques, parce que les discours radicaux promeuvent les droits et l’inclusion de nouveaux sujets dans l’espace de la polis démocratique (FORTI 2025), alors que les discours extrémistes visent à préserver les droits et privilèges d’un groupe interne, au détriment des groupes externes qu’il serait préférable d’éliminer de l’espace de la coexistence, tant matérielle que discursive. Ensuite, et en conséquence, si l’on considère les pratiques discursives mises en place et le répertoire d’actions privilégiées (TILLY 2008 ; RENNES 2011), on remarque une différence importante entre les stratégies des discours extrémistes et celles des discours radicaux : les premiers sont axés sur la violence verbale et physique, alors que les seconds montrent un plus grand niveau de créativité. De nombreuses stratégies discursives, pas nécessairement violentes, sont employées par les discours radicaux, même dans une visée de confrontation : les discours radicaux s’inscrivent pleinement dans la dimension agonistique de la confrontation politique (BONNET ET AL. 2020). À l’inverse, les discours extrémistes se soustraient à toute dynamique interlocutive, même conflictuelle, qui est typique du champ politique. Ils effacent l’Autre du discours, se donnant comme seule option possible (RINN 2023) : l’expulsion de l’Autre de l’espace interlocutif de la polémique va de pair avec une méthodologie de la parole et de l’action violentes. Une première définition du discours extrémiste pourrait s’appuyer sur ces critères : il s’agit d’un discours déviant par rapport aux normes sociodiscursives, axé sur la violence verbale, y compris dans les formes des stratégies du discours de haine, et répudiant la dynamique interlocutive à la base de la polémique. Cependant, cette définition manque encore de critères linguistiques et discursifs propres permettant de parler d’un « discours extrémiste » sans mobiliser des notions parallèles. De plus, cette définition semble ne rendre compte que des seuls phénomènes « extrêmes », ce qui implique une logique binaire dans la distinction entre discours extrémistes et non extrémistes. Dans une perspective non dualiste, les analystes pourraient bénéficier d’une notion plus graduelle, qui rendrait compte des effets de la circulation des discours extrémistes sur la norme. C’est la raison pour laquelle il serait pertinent d’intégrer une caractérisation discursive à la notion de « discours extrémiste ». À cet effet, VICARI & GATTIGLIA (à paraître) ont proposé une caractérisation discursive de la notion de « discours extrémiste » prenant en compte les stratégies de nomination, les stratégies rhétoriques (métaphore, antonomase, antithèse) et énonciatives. La mise à distance exacerbée et cristallisée des points de vue par ces stratégies serait l’effet d’un processus d’« extrémisation discursive » plus vaste, pouvant caractériser des terrains et des discours inédits. 

Cette plasticité de la notion permet alors d’étudier les interactions et les contaminations entre discours extrémistes et non extrémistes. La démultiplication des phénomènes considérés et des terrains d’enquête s’accompagne d’une appréhension plus large des stratégies de réparation discursive, qui peuvent viser des discours divers, comme le montrent les articles réunis ici, qui rassemblent des études doctorales sur les questions d’extrémisation (Vercelli, Stegaru) et de réparation (Einaudi Pin, Towhidi).

2. Présentation des articles

Elena Margherita Vercelli se focalise sur les occurrences d’une métaphore nominale, « submersion migratoire », en interrogeant son potentiel en tant que formule. L’auteure se concentre sur deux corpus médiatiques francophones, durant deux années cruciales pour le débat européen sur les réfugiés et les migrants : l’année 2015, caractérisée par la soi-disant « crise migratoire », et l’année 2022, également intéressée par un déplacement important de personnes vers l’Union européenne, cette fois provenant de l’Ukraine, à la suite du déclenchement de la guerre russe-ukraine. Dans une perspective d’analyse du discours, Vercelli étudie les articulations entre un contenu « extrême » envers les migrants, et la force argumentative et explicative de la métaphore, dont la nature de formule est attestée par les nombreuses occurrences de défigement. Issue du discours du Front national, puis du Rassemblement national, l’expression « submersion migratoire » a donc dépassé les frontières du discours d’extrême droite grâce à un figement progressif qui passe par la répétition et la sloganisation du parti, ainsi que par son importance progressive au fil des ans.

Miruna-Alexandra Stăgără s’intéresse également au discours politique et analyse le rôle des mèmes politiques créés par des locuteurs ordinaires dans la campagne présidentielle roumaine de 2025. Dans la campagne, George Simion, candidat de droite radicale souvent présenté comme « extrémiste » par la presse affronte Nicușor Dan, candidat indépendant pro-européen et modéré. De nombreuses études en analyse du discours se sont déjà penchées sur ces technographismes (PAVEAU 2019). Les analyses mémétiques ont mis en évidence la relation entre mèmes et discours de haine (LONGHI, VICARI & ATTRUIA 2025 ; ATTRUIA & VICARI 2023) ainsi qu’entre mèmes et discours extrémistes (POSTIGO FUENTES 2025). Stegaru se concentre sur les mèmes produits et relayés par les partisans de Simion, ciblant l’adversaire politique. Dans les exemples étudiés, le cadrage mémétique sous-tend un discours satirique plurisémiotique qui se fait le puissant vecteur de positionnements « extrémistes ». Si les mèmes ne véhiculent pas toujours des idées reconnaissables comme extrémistes, ils contribuent néanmoins à la circulation de discours en soutien de positions politiques extrêmes et à la polarisation des opinions. 

Si les deux premiers articles qui ouvrent le numéro étudient le discours extrémiste dans le champ politique, les deux derniers s’intéressent à des lieux et à des interactions qui ne sont pas souvent considérés comme des terrains propices à une extrémisation des discours. Il s’agit des interactions par courriel dans un service administratif (Einaudi Pin) et du débat médiatique sur l’inclusion scolaire (Towhidi), qui illustrent des dynamiques d’extrémisation et de réparation originales.

L’article de Corinne Einaudi Pin porte sur les interactions par e-mail au sein d’un service administratif du ministère de la Défense français. L’auteure analyse l’acte de la requête dans un contexte caractérisé par un rapport asymétrique entre interlocuteurs. L’acte autoritaire émanant d’un·e supérieur·e qui attaque la face de l’allocutaire subordonné·e creuse le fossé entre les positions hiérarchiques : la montée en tension qui s’ensuit peut toutefois être atténuée par des stratégies de réparation ciblées. Partant de la théorie de réparation d’image (Image Repair Theory) de Benoit (1995), et notamment de l’identification des stratégies communicationnelles mobilisées en situation d’attaque à la face (déni, réduction de la responsabilité, réduction de l’offense, action corrective et mortification), Einaudi Pin développe une réflexion autour des stratégies parallèles présentes dans son corpus : elle mobilise la notion de « continuum politesse/impolitesse » (FRACCHIOLLA & ROMAIN 2021) pour rendre compte des oscillations entre coopération et conflit, ainsi que de la polyvalence des stratégies de réparation mises en place, qui ne sont pas toujours efficaces dans un contexte marqué par une asymétrie entre les interlocuteurs.

Enfin, l’article de Somayeh Towhidi se focalise sur le discours médiatique autour de la notion d’« inclusion scolaire », entendue comme réparation institutionnelle aux injustices sociales, notamment à la discrimination motivée par une « diversité » des élèves présumée incompatible avec la « norme ». Dans une perspective de sémantique discursive, l’auteure analyse, dans un corpus de presse généraliste nationale, les séquences construites à partir des segments « inclusion scolaire » et « école inclusive » et leur circulation au sein du débat public sur les thèmes de l’exclusion-inclusion sociale. Une analyse des patrons syntaxiques révèle alors la fonction d’opérateurs discursifs de ces deux notions, ainsi que leur polémicité dans un scénario de polarisation des discours que les acteurs concernés (personnel éducatif, parents, journalistes) tenteraient de surmonter. 


Bibliographie

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BAIDER F., “Accountability Issues, Online Covert Hate Speech and the Efficacy of Counter-narratives”, Politics and Governance, 11(2), 2023, pp. 249-260.

BAIDER F., CONSTANTINOU M., « Introduction. Le discours extrémiste : problématiques et enjeux », Studii de Lingvistica 14(2), 2024, pp. 5-16. 

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NIAOURI D., MACHADO CARNEIRO B., LINARDI M. & LONGHI J., “Machine Learning is Heading to the SUD (Socially Unacceptable Discourse) Analysis: From Shallow Learning to Large Language Models to the Rescue, Where Do We Stand?”, in COTGROVE L., HERZBERG L. & LÜNGEN H. (eds.), Exploring Digitally-Mediated Communication with Corpora, De Gruyter, Berlin 2025, pp. 225-256. 

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RENNES J.,  « Les formes de la contestation. Sociologie des mobilisations et théories de l’argumentation », A contrario, 16(2), 2011, pp. 151-173, en ligne : 
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RINN M., « Extrême (discours) », in LORENZI BAILLY N., MOÏSE C. (éds.), Discours de haine et de radicalisation : Les notions clés, ENS Éditions, Lyon 2023, en ligne : https://doi.org/10.4000/books.enseditions.44110.

TILLY C., Regimes and Repertoires, University of Chicago Press, Chicago 2006.

VICARI S., GATTIGLIA N., « Dynamiques discursives d’extrémisation et de réparation autour des discours institutionnels », Cahiers de Praxématique, à paraître.

 


Note

↑ 1 Pour une discussion de l’utilité de la notion de « discours extrémiste » dans les études discursives, cf. VICARI & GATTIGLIA (à paraître).


 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482