Les extrêmes de la campagne électorale présidentielle roumaine à travers les mèmes
Table
Abstract
Francese | IngleseCet article examine le rôle des mèmes politiques dans la campagne présidentielle roumaine de 2025 en mobilisant les outils de l’analyse du discours française. À partir d’un corpus consacré aux deux principaux candidats, George Simion et Nicușor Dan, l’étude montre comment les mèmes reconfigurent leurs prises de parole, diffusent ou détournent des discours extrémistes ou modérés et participent à la polarisation du débat public. L’approche adoptée combine l’analyse discursive, l’analyse multimodale et le phénomène de défigement. Les résultats révèlent que le discours de Simion est associé à un registre polémique et à un style populiste, tandis que Dan fait l’objet d’une construction satirique qui caricature sa modération technocratique. L’étude met ainsi en lumière le rôle structurant des mèmes dans la communication électorale : ils légitiment, délégitiment ou banalisent certains discours et contribuent à redéfinir la perception publique des candidats.
1. Introduction
À l’ère numérique, chaque utilisateur d’Internet a été confronté au moins une fois à une image combinant texte et visuel, qui l’a fait rire ou réfléchir. Toutefois, ces images ne se limitent pas à leur apparence humoristique : elles peuvent constituer de véritables objets numériques porteurs de sens politique, satirique ou social, capables de mobiliser des communautés et d’influencer l’opinion publique (PAVEAU 2017 ; WAGENER 2022 ; JOST 2022 ; VICARI 2024). Dans ce contexte, l’élection présidentielle roumaine de 2025 représente un moment charnière dans l’histoire politique récente du pays. Cet événement se distingue non seulement par l’affrontement entre deux figures issues de camps idéologiques opposés, mais également par le rôle inédit joué par les réseaux sociaux et les mèmes dans la construction et la circulation des discours politiques. Un phénomène comparable avait déjà été observé lors des manifestations de 2018, lorsqu’une insulte s’était progressivement institutionnalisée en slogan, devenant l’expression emblématique d’une mobilisation anti-communiste et donnant lieu à la création de multiples objets numériques à forte portée satirique (UNGUREANU 2024).
D’un côté, George Simion, leader de l’Alliance pour l’Union des Roumains (AUR), s’impose comme un orateur populiste dont le langage fortement polarisant est régulièrement qualifié d’« extrémiste » par la presse et certains acteurs institutionnels. De l’autre, Nicușor Dan, mathématicien et ancien maire de Bucarest, candidat indépendant, se présente comme un modéré, pro-européen et attaché aux valeurs de l’État de droit et de la démocratie libérale. Cette opposition idéologique s’est rapidement propagée dans l’espace numérique à travers une abondante production de mèmes et de vidéos, qui, tantôt renforcent l’image d’un Simion extrémiste et distant, tantôt ridiculisent un Dan perçu comme trop modéré et dépourvu de charisme.
La culture mémétique, caractérisée par la réutilisation créative d’images et de formats visuels (SHIFMAN 2014), devient ici un instrument central de cadrage, de polarisation et de normalisation des discours. Les mèmes transforment des déclarations polémiques en objets viraux et reconfigurent la frontière entre humour satirique, propagande politique et discours de haine (LONGHI, VICARI & ATTRUIA 2025 ; ATTRUIA & VICARI 2023). Ils constituent ainsi un vecteur privilégié pour l’expression et la diffusion des tensions idéologiques et des stratégies électorales.
Cet article s’articule en trois parties. Dans un premier temps, nous présenterons le mème en tant qu’objet sémiotique hybride, en analysant ses caractéristiques et ses implications discursives. Ensuite, nous examinerons les discours qui favorisent la haine, le populisme et l’extrémisme, ainsi que leurs effets sur la campagne présidentielle. Enfin, en nous appuyant sur un corpus de mèmes roumains, nous explorerons comment ces objets numériques participent à la diffusion des discours politiques, unissent les communautés autour de candidats spécifiques, et se transforment en instruments de propagande et de mobilisation politique, que ce soit en amplifiant le discours extrémiste de George Simion ou en renforçant la posture de réformateur de Nicușor Dan.
2. Cadre théorique
Cet article mobilise conjointement l’Analyse du Discours Française (ADF) et la mèmologie pour examiner les mèmes comme des objets discursifs complexes, situés à l’intersection de la linguistique, du social et du politique (PAVEAU 2017). L’approche adoptée dépasse l’analyse du seul contenu propositionnel des énoncés : elle prend en compte les conditions sociales de production, de circulation et de réception des discours, intrinsèquement liées aux pratiques discursives qui les rendent possibles (MAINGUENEAU 1999). Dans ce cadre, les mèmes, combinant image, texte et parfois son, constituent une forme de communication multimodale dense et performative. Selon Wagener (2022), ces métasignes peuvent être envisagés comme un langage autonome, capable de remplacer des discours textuels plus longs et de produire des effets énonciatifs singuliers, révélant ainsi leur potentiel discursif et socio-culturel propre.
2.1. Définition des mèmes et de la mèmologie
Les mèmes continuent de susciter un grand intérêt académique, en particulier dans le champ politique national et international. Pour comprendre ce phénomène, les travaux de WAGENER (2022), JOST (2022) et PAVEAU (2017) s’avèrent particulièrement pertinents. Selon le domaine d’étude : linguistique, sémiotique, communication ou philosophie, le mème peut être défini comme un « objet culturel participatif » (LONGHI, VICARI & ATTRUIA 2025 : 108) enrichissant l’espace numérique.
Les mèmes sont des entités culturelles circulant entre individus et dont la propagation cumulative engendre des phénomènes sociaux partagés. Bien que leur diffusion initiale soit interpersonnelle, leurs effets se déploient à l’échelle macrosociale, influençant systèmes de représentations, pratiques comportementales et dynamiques collectives (SHIFMAN 2013 : 365). Dans les campagnes électorales, les mèmes jouent un rôle plurivalent, constituant un terrain privilégié pour l’étude des frontières entre humour et discours de haine.
Selon Wagener (2020), les mèmes constituent un nouveau type de langage, doté de ses propres signifiants et signifiés, représentables sous forme icono-textuelle ou vidéo-textuelle et nécessitant la mobilisation de connaissances encyclopédiques partageables et reproductibles. Cette idée est reprise par Jost (2022), qui voit les mèmes comme des « plaisanteries, des satires, des commentaires de l’actualité », constituant un véritable langage scripto-visuel. Paveau (2017) les classe dans la catégorie des techographismes, définissant les mèmes numériques comme :
des éléments culturels natifs d’internet qui se propagent dans la sphère publique par réplication et transformation au sein de réseaux et communautés numériques. (PAVEAU 2017 : 321).
Bien que leur interprétation semble a priori simple, la compréhension complète d’un mème nécessite l’accès à des connaissances encyclopédiques spécifiques, ce qui confère aux mèmes une charge interdiscursive élevée (GARRIC & LONGHI 2013).
2.2. Discours populiste et extrémisme
La littérature sur l’extrémisme politique définit ce dernier non seulement comme un positionnement idéologique, mais aussi comme un style de communication caractérisé par la polarisation, l’essentialisation et la remise en cause des institutions démocratiques (MUDDE 2007 ; EATWELL & GOODWIN 2018). Dans cette étude, nous nous attachons plus particulièrement à l’analyse des stratégies du discours extrême présentes dans les mèmes portant sur les élections présidentielles. Ce type de discours mémétique a déjà été rapproché du discours de haine (ATTRUIA & VICARI 2023) et défini par Baider & Constantinou comme « toute manifestation discursive ou sémiotique incitant à la haine, qu’elle soit ethnique, raciale, religieuse, de genre ou d’orientation sexuelle » (BAIDER & CONSTANTINOU 2019 : 10).
En Roumanie, George Simion incarne ce que Taggart (2000) nomme le populisme de protestation : un discours direct, souvent violent, désignant des ennemis internes (minorités, élites politiques) et externes (Union européenne, « ingérences étrangères »). Le populisme, ce « phénomène multidimensionnel et polymorphe » (GATTIGLIA, MODENA & VICARI 2024), s’est diffusé ces dernières années dans de nombreux pays, notamment grâce à son fort succès médiatique. Doté d’une charge négative et dévalorisante (CHARADEAU 2011 ; PAVEAU 2012), ce style discursif se caractérise par la simplification, l’émotion et la performativité (LACLAU 2005). Chez Simion, cette performativité s’accompagne de déclarations stigmatisantes et violentes, qui mobilisent ses partisans tout en devenant des matériaux facilement détournables par la culture mémétique.
La performativité médiatique joue un rôle central : le populisme contemporain ne peut se comprendre qu’à travers ses interactions avec les médias, qui amplifient et diffusent ses messages (MAZZOLENI 2008). Les réseaux sociaux et les mèmes prolongent cette logique, en rendant le discours populiste viral et interactif.
À l’inverse, Nicușor Dan adopte un registre discursif modéré, aligné sur les principes de la démocratie libérale. Cependant, comme l’ont montré Moffitt (2016) et Wodak (2015), la modération peut être présentée, à travers la satire, la moquerie et l’humour politique, comme une faiblesse ou un signe de connivence avec les élites.
2.3. Humour, détournement et défigement dans les mèmes
La communication numérique contemporaine est marquée par la prolifération des mèmes, qui croisent culture pop, actualité et distance critique ou humoristique. Selon Attruia & Vicari, les mèmes « véhiculent sur le plan pragma-énonciatif une force illocutoire oscillant entre visée ironique et humoristique » (2023 : 94-95), construite par l’association entre image et texte.
La diffusion des mèmes n’obéit pas à une logique purement visuelle ; elle est structurée par l’adjonction d’éléments textuels assurant une fonction pragmatique et performative. Ces inscriptions discursives orientent la réception et confèrent au mème une intention spécifique : satirique, humoristique ou militante. Comme le souligne Jost, « le plaisir du mèmeur consiste dans l’invention d’une recontextualisation qui va construire du sens » (2022 : 217).
Cette logique de détournement, ou plutôt de défigement, repose sur l’activation conjointe de différentes formes de mémoire : phonétique, morphosyntaxique, discursive et encyclopédique, mobilisées par l’émetteur et le récepteur pour coder, décoder et interpréter les significations (BERBINSKI 2024) afin de ré-encoder et recontextualiser le sens discursif du nouvel objet du discours qui est le mème. L’humour et le défigement, linguistique et visuel, contribuent ainsi à la construction d’une signification dans le cadre des mèmes, renforçant à la fois la viralité et l’impact socio-politique de ces objets numériques.
3. Méthodologie et corpus
Cette recherche adopte une approche qualitative, combinant analyse sémiotique et analyse discursive, afin d’étudier la circulation et la signification des mèmes politiques produits durant la campagne présidentielle roumaine de 2025. L’étude repose sur l’hypothèse selon laquelle les discours politiques, qualifiés soit d’« extrêmes », soit de « réparateurs », se manifestent non seulement dans les prises de parole directes des candidats, mais également à travers leur représentation au sein de la culture mémétique en ligne.
Le corpus a été délimité temporellement entre février et juin 2025, correspondant à la période officielle de la campagne électorale et postélectorale. Il inclut les principaux événements politiques susceptibles d’alimenter la création et la diffusion de mèmes, qu’il s’agisse des débats télévisés auxquels les candidats ont participé, ou dont ils se sont volontairement tenus à l’écart, de leurs déclarations publiques, diffusées à la télévision ou dans le cadre de podcasts, ou encore de leurs publications sur les réseaux sociaux. Cette sélection permet de saisir à la fois la dynamique de production de contenus durant la campagne et les réactions immédiates aux interventions des candidats, ainsi que la mobilisation des partisans des deux camps.
Les plateformes retenues ont été choisies en fonction de leur rôle dans l’écosystème numérique roumain et de leur propension à diffuser des contenus mémétiques : Facebook, Instagram, TikTok, Reddit (notamment r/Romania), YouTube (pour les débats politiques) et X. Le corpus inclut des mèmes mentionnant explicitement ou représentant de manière reconnaissable l’un des deux candidats, qu’ils soient positifs, négatifs ou humoristiques.
La collecte des mèmes a été réalisée à partir de requêtes par mots-clés, phrases et hashtags, tels que « George Simion », « Nicușor Dan », « Nu va fi ușor », #prezidentiale2025 ou #ND.
Cette méthodologie permet de constituer un corpus représentatif des échanges numériques portant sur les deux candidats et d’examiner la manière dont les mèmes contribuent à la construction de narrations visuelles, à travers des catégories discursives précises telles que le positionnement, l’ethos, l’interdiscours ou encore les stratégies énonciatives. Ainsi, certains mèmes reprennent ou détournent les déclarations polémiques de Simion, mettent en scène son absence lors des débats télévisés ou réinvestissent son discours prononcé la nuit des résultats finaux. D’autres, visant Dan, le représentent sous les traits d’un personnage caricaturalement faible ou excessivement bureaucratique, renforçant l’idée d’une inadéquation supposée à l’arène politique.
4. Analyse des mèmes
4.1. George Simion versus Nicușor Dan
George Simion a remporté le premier tour de l’élection, en grande partie grâce à une stratégie numérique agressive visant à diffuser des messages simplifiés et émotionnellement chargés, souvent accompagnés de hashtags tels que #RomâniaUnită ou #SimionPreședinte. Son discours nationaliste, centré sur la souveraineté roumaine, la critique des élites traditionnelles et l’opposition à l’Union européenne, a trouvé un écho particulier auprès des électeurs ruraux et désillusionnés sur des plateformes comme Facebook, Instagram et TikTok.
Cette présence active dans le web 2.0 a favorisé la constitution de véritables communautés de militants, comme le soulignent Longhi, Vicari & Attruia :
Les mèmes Internet constituent le support de pratiques idéologiques (WIGGINS 2019) qui confèrent à ces objets une dimension à la fois discursive et argumentative, favorisant la construction de représentations partagées, en prise sur l’actualité socio-politique, au sein des communautés numériques. (LONGHI, VICARI & ATTRUIA 2024 : 109).
François Jost rejoint cette analyse en affirmant que les mèmes ne sont pas simplement « des images pour rire », mais constituent également « des machines à fabriquer des communautés » (JOST 2022 : 133). Ainsi, les mèmes ont joué un rôle central dans la diffusion du discours populiste et nationaliste de Simion, en renforçant la viralité de ses messages et en mobilisant ses partisans dans un environnement numérique interactif.
À l’inverse, Nicușor Dan a adopté une approche plus modérée, centrée sur l’intégration européenne, la lutte contre la corruption et la réconciliation nationale. Son discours institutionnel a également été amplifié par des mèmes, souvent produits par ses partisans pour contrer les narratives populistes de Simion. Ces mèmes présentent Dan de manière banale ou, parfois, caricaturale : un personnage bureaucratique ou socialement maladroit, renforçant la perception d’un candidat peu charismatique ou peu adapté à la scène politique.

Figure 1 – Mème Nicușor Dan Ór/romemes
Ce mème transfigure Nicușor Dan en figure de saint, en plaçant derrière sa tête une auréole lumineuse et dorée, rappelant les iconographies traditionnelles de sainteté. Le texte « le Saint Nicușor, le faiseur de rien » introduit une dimension humoristique et ironique, tournant en dérision le candidat aux élections. L’ensemble de l’image crée une atmosphère de parodie, mobilisant des éléments visuels associés à la sacralité pour produire un effet à la fois comique et critique, soulignant l’intention satirique du mème.
La structure « le faiseur de rien » renvoie à l’image médiatique véhiculée par le camp opposé, ainsi qu’à sa formation dans les sciences exactes, d’où son langage mathématique perçu comme excessivement concis et abstrait, contribuant ainsi à sa construction en symbole d’incompétence sociale. Cette exagération humoristique fragilise l’image du candidat en l’inscrivant dans une narration d’inefficacité.
Dans ce mème, le positionnement discursif est clairement dénigrant, dans la mesure où l’attribution d’un statut sacralisé sert à ridiculiser la figure représentée. La construction d’un ethos sacré (vêtements liturgiques, auréole) est immédiatement annulée par l’inscription « făcătorul de nimic » (fr. le « faiseur de rien »), ce qui produit une dégradation de l’ethos. Deux stratégies énonciatives dominent : l’ironie, créée par le contraste entre l’iconographie sacrée et l’accusation implicite d’incompétence, et l’hyperbole iconique, l’auréole exagérant la distance entre l’image et la réalité attribuée. Deux types d’interdiscours sont mobilisés : d’une part, le discours religieux orthodoxe qui intègre l’expression figée « făcătorul de minuni » (fr. littéral « le faiseur de miracles » ou littéraire « le Saint aux miracles ») ; d’autre part, un discours médiatique récurrent sur l’inefficacité administrative. Du point de vue de la scénographie, le mème met en place une scène d’énonciation pseudo-liturgique, où l’humour fonctionne comme procédé de disqualification.

Figure 2 – La Roumanie avec Nicușor Dan comme président, ÓX
Le camp opposé utilise des mèmes pour projeter des scénarios imaginaires et construire des récits apocalyptiques autour de la vie politique sous la présidence de Nicușor Dan. Ces représentations amplifient le caractère dramatique de son mandat et illustrent la manière dont les mèmes servent à critiquer, exagérer ou anticiper des conséquences politiques, tout en mobilisant l’humour et la dérision.
Le mème « La Roumanie avec Nicușor Dan » mobilise une scénographie post-apocalyptique pour construire un positionnement discursif ouvertement catastrophiste à l’égard de la figure évoquée. Le paysage urbain en ruines, les bâtiments effondrés et l’esthétique générale de désolation configurent un ethos négatif, non pas du personnage lui-même, mais de la conséquence anticipée de son accession au pouvoir. Cette projection dystopique résonne également avec un discours plus large sur le déclin supposé du parti politique qu’il a initialement fondé, bien qu’il n’en soit plus le président.
La stratégie énonciative centrale repose sur une hyperbole visuelle, caractéristique de la rhétorique de la peur : le futur imaginé est volontairement extrême afin de susciter un effet de rejet. Il s’agit ici d’une stratégie de dramatisation fréquemment rencontrée dans la propagande politique.
L’interdiscours dystopique, courant dans les univers cinématographiques et vidéoludiques, sert à intensifier la perception de menace en assimilant une orientation politique à une destruction généralisée. Le mème réactive ainsi un schéma discursif bien établi : « si X gagne, le pays s’effondre ». La scénographie produit dès lors un récit de déclin national, conçu pour orienter émotionnellement la réception et renforcer la dimension persuasive du message.

Figure 3 – La Roumanie avec Nicușor Dan comme président Ómemorabil
Un autre mème représentatif montre une cheminée d’où s’échappe une fumée blanche, dans laquelle apparaît le visage de Nicușor Dan. En dessous, le texte « HABEMUS NICUȘOR » parodie la célèbre formule papale « Habemus Papam ». Ce mème mobilise un discours parodique en détournant un rituel religieux majeur : l’annonce du nouveau pape, symbolisée par la fumée blanche du Vatican, pour sacraliser de manière ironique un événement politique laïc, à savoir l’élection du président. Le décodage du mème repose sur trois piliers : mobilisation d’une culture générale partagée (référence au Vatican) ; création d’un décalage comique entre une élection présidentielle et une élection pontificale ; expression d’une dérision politique ou d’un enthousiasme sarcastique.
Dans ce mème, une représentation pontificale est attribuée de manière explicitement parodique, construisant la figure représentée comme une personnalité « choisie » ou investie d’une mission quasi sacrée. Cette sacralisation détournée sert précisément à produire un effet de distanciation ironique. Les stratégies énonciatives s’appuient sur un intertexte religieux identifiable, en particulier la référence au conclave, dont sont repris les éléments iconographiques : la fumée blanche, la façade du Vatican, ainsi que le visage apparaissant dans la fumée. L’ensemble fonctionne comme un détournement ritualisé, qui pastiche un moment solennel pour en renverser la portée.
Deux interdiscours sont mobilisés : d’une part, celui du catholicisme romain et de ses rituels pontificaux ; d’autre part, celui de la désignation héroïque ou messianique, dans lequel l'apparition d'un élu s'inscrit dans une dramaturgie de l’attente et de la révélation. La juxtaposition des deux produit une scénographie simultanément solennelle et ironique, dans laquelle l’humour sert de procédé de disqualification symbolique.
Donc, il illustre la tendance à théâtraliser les élections et à représenter certaines figures politiques comme des sauveurs quasi-messianiques. Ce mème s’inscrit dans une tradition mémétique visant à désacraliser le pouvoir et à détourner les symboles de l’autorité.
Malgré les représentations caricaturales, l’engagement numérique de Dan et de son équipe a contribué à équilibrer la narration en ligne, notamment auprès des jeunes électeurs urbains.
Comme le souligne Shifman (2013 : 363), seuls les mèmes dont les caractéristiques sont congruentes avec le contexte socioculturel parviennent à se propager efficacement, tandis que les autres s’éteignent rapidement. Dans ce cadre, l’absence de Simion aux débats publics a donné lieu à de nombreuses recontextualisations mémétiques, accentuant son image ridicule et suscitant même des appropriations commerciales par des entreprises du secteur privé :

Figure 4 – George Simion – le candidat absent Óstareanatiei, Instagram
Le premier mème, qui montre sur un fond blanc une chaise grise soigneusement mise en scène, renvoie de manière indirecte à l’absence du candidat populiste lors des débats télévisés, absence devenue un motif récurrent dans les discussions publiques. Le texte « C’est une chaise. », inscrit dans une typographie simple et épurée, active un intertexte artistique explicite, celui de René Magritte et de son célèbre Ceci n’est pas une pipe, remodalisé par une structure syntaxique assertive. Cette référence place immédiatement le mème dans un registre d’art conceptuel détourné, où l’énonciation feint la neutralité descriptive pour produire un commentaire implicite sur une situation politique.
La stratégie énonciative centrale s’appuie sur l’auto-référentialité : le mème invite à interpréter un énoncé qui affirme pourtant qu’il n’y a rien à interpréter, produisant ainsi une forme d’humour absurde. La chaise devient un marqueur de présence par absence, une métonymie silencieuse de la non-participation à la confrontation politique. L’interdiscours mobilisé mêle les références à l’art contemporain et au spectacle politique télévisé. C’est ce double cadrage qui permet au mème de fonctionner à la fois comme commentaire humoristique et comme incitation à la réflexion sur la représentation, le vide discursif et la banalité assumée dans la culture numérique. La scénographie dépouillée renforce cet effet, faisant émerger une critique subtile de la communication politique contemporaine, où l’absence peut parfois produire plus de discours que la parole elle-même.
4.2. Contrastes discursifs
L’analyse des registres discursifs révèle un contraste notable entre les mèmes concernant Simion et ceux ciblant Dan. La figure de Simion alimente un imaginaire conflictuel : ses partisans produisent des mèmes de glorification violente, tandis que ses opposants recourent à l’ironie pour dénoncer ses excès. Dan, en revanche, devient le support de blagues plus légères, parfois cruelles, mais rarement haineuses au sens strict.
Ce contraste illustre ce que Moffitt (2016) qualifie de « performance de la crise » : Simion crée et entretient une atmosphère de tension, un phénomène qui a également été observé lors d’un entretien sur une chaîne de télévision française.

Figure 5 – Prise de position lors d’un entretien télévisé ÓX
Lors de cet entretien télévisé, George Simion a réitéré ses positions populistes et conservatrices, mobilisant des arguments visant à polariser l’opinion publique. Ses déclarations, souvent directes, combinent critique des élites, dénonciation d’influences externes et mise en avant des valeurs traditionnelles.
Cette prise de parole constitue un exemple de performance médiatique, dans laquelle le candidat utilise le format télévisuel pour renforcer son image de leader populiste et mobiliser ses partisans. Le discours populiste et conservateur s’articule autour de plusieurs éléments : la crise des valeurs, l’opposition entre « eux » (les mondialistes, l’Occident progressiste) et « nous » (le peuple, les traditions), une rhétorique du déclin moral (perte de Dieu, des héros, des repères), et des attaques sur des sujets clivants (identité, genre, enfants). Ce discours polarisant vise à mobiliser l’électorat par l’émotion, notamment la peur et l’indignation.
Les propos exprimés lors de cet entretien ont ensuite été amplifiés et détournés sur les réseaux sociaux, donnant naissance à des mèmes qui parodient la manière de parler français du candidat, transformant sa communication en objet viral et satirique.
5. Conclusion
L’analyse des mèmes produits autour de la campagne présidentielle roumaine de 2025 a mis en évidence la place centrale des cultures numériques dans la construction et la circulation des discours politiques contemporains.
L’opposition entre George Simion et Nicușor Dan met en évidence deux modalités contrastées de formes discursives : d’une part, un registre conflictuel alimenté par des déclarations polémiques et un style populiste, associé à Simion ; d’autre part, une construction satirique qui caricature la modération technocratique attribuée à Dan.
Les mèmes ne sont pas de simples pratiques humoristiques périphériques ; ils constituent de véritables instruments de cadrage. Ils amplifient la polarisation, véhiculent et normalisent des discours parfois haineux, et transforment des prises de position politiques en images virales facilement partageables.
Ainsi, les mèmes doivent être compris comme des acteurs à part entière des campagnes électorales, capables de légitimer, délégitimer ou banaliser certains discours. Dans le contexte roumain, ils ont renforcé l’image d’un Simion extrémiste tout en fragilisant celle d’un Dan modéré, redessinant la perception publique des candidats bien au-delà de leurs prises de parole officielles.
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